CRUELLE DÉLIBÉRATION
si froidement. A certains moments, malgré Cavour, malgré l'Evangile, il doutait qu’elle eût pour elle l'avenir. Si le christianisme, se demandait-il, n'était bon qu’à former l'enfance ? s'il fallait s’en séparer, comme un adolescent congédie son pédagogue ? Le progrès des lumières qui, selon Jouffroy, le bannit de chaque esprit, ne le condamne-t-il pas à disparaître du pays ? Cette prévision logique, Renan osait la fixer sur le papier : « Il... faudrait un [mouvement rétrograde dans les idées] pour que la religion [se] maintint [en France] ». Or, comment penser que l'humanité pût reculer longtemps ? Voilà qui était plus grave peut-être que des objections théoriques : devenir prêtre alors que le monde cessait peu à peu d’être chrétien, n’était-ce pas une erreur irrémédiable ?
Et celui qui la commettrait risquait bien d'en être puni par le monde lui-même. C'était l’époque où lanticléricalisme, endormi depuis une dizaine d'années, se réveillait. Bientôt on allait noter la « renaissance du voltairianisme » (6). De nouveau, des ecclésiastiques étaient injuriés dans les rues. Ces circonstances donnent un singulier relief .au passage des Principes de Conduite où Renan envisage l'éventualité d’être « moqué, hué et pis peut-être». «J'étais fait», écrira l’auteur des Souvenirs, « pour une société fondée sur le respect, où l’on est salué, classé, placé d’après son costume, où l’on n'a point à se protéger soi-même» (7). Mais si la soutane, au lieu de vous protéger, vous expose ?
Une telle délibération n'était pas faite pour encourager le jeune homme à avancer. Mais ne pas avancer, ce n'était plus « réserver l’avenir », c'était reculer, et ostensiblement. Renan avait trop de finesse pour ne pas sentir comment un nouveau refus serait interprété, surtout après ce qui s'était passé à Issy. On ne manquerait pas de le prendre comme une sorte de renoncement à l'état ecclésiastique. Or, il s’en apercevait avec effroi, c'était là une « décision » tout aussi tranchée que d'y entrer. Ce qu'il aurait voulu, c'était de n'avoir pas à se décider. Impossible. « À droite ou à gauche, c'était toujours un abîme ». De toute façon, il s’exposait à un mal : en acceptant, à s'en repentir; en n’acceptant pas, à un « reproche éternel ».
La seconde alternative était pire. Pour y échapper, le jeune homme revenait sur les motifs de sa répugnance. A les reprendre ainsi, un par un, il ne les regardait plus tout à fait du même œil. L'excès même de sa révolte contre le vœu se résolvait en soumission. « Car enfin », observaitil, « si mes difficultés sont bonnes, elles valent pour tous, et personne ne devrait se faire prêtre ». Et sa logique capitulant devant l'expérience, cette conséquence « un peu dure » le portait à tenir ses difficultés pour des « sophismes ». N’était-ce pas aussi une faute de méthode, que de prétendre raisonner en pareille matière ? Comment se décider en vue
d’un avenir « impitoyablement caché » ? Autant chercher à ajuster son
(6) Voir l’article d’E. Saisset sur le Prêtre de Michelet, dans la Rev. des D. Mondes du 1° février 1845.
tir sans avoir le point fixe indispensable. Il fallait s'y résigner, ce geste qui donnait sa direction à toute une vie, qu'on le fit ou non, ce serait quasiment les yeux fermés. Enfin, en ne distinguant pas assez la (onsure de l’ordination proprement dite, Renan avait jusque-là mal posé la question. L'engagement «irrévocable devant Dieu et devant les hommes » ne se prenant que par le sous-diaconat, il convenait de ne pas s'exagérer la portée de ce premier pas.
Cette considération, M. Baudier ne manqua pas de la faire valoir. Après tout, le tonsuré ne promet rien au-delà des paroles qu’il prononce le jour de la cérémonie. Confesseur et pénitent durent méditer ensemble cette formule du Dominus pars, Si chère à la piété sulpicienne. Renan ne s'y refusait point, au contraire. Mais il revenait aussi sur son état d’'esprit, et là, quelque soin qu'il prît à le décrire, il n'avait pas l'impression d'être « bien compris ». Il éprouvait ainsi par lui-même le malentendu qu'il souligne dans ses Notes et sa Correspondance : celui qui sépare deux interlocuteurs, dont un seul croit vraiment (8).
Néanmoins, ces entretiens n'étaient pas toujours décevants. Le séminariste y retrouvait, le plus souvent, « la confiance et la paix », ét la conversation des autres Directeurs produisait le même effet. Car tous avaient l'œil sur lui : non seulement les Sulpiciens de Paris, mais ceux d'Issy. Ses anciens maîtres de Tréguier ne l’oubliaient pas non plus. Bref, on rivalisait à son égard d’« encouragements, de bons conseils et de marques d'intérêt ». Le moins qu'on puisse dire est done qu'il n’agita pas cette question si personnelle dans un isolement respecté. Il est bien vrai, si l’on veut, qu'il n’«obéit à nulle détermination étrangère »: c’est lui qui prit sa décision, mais on l’aida fortement à la prendre. Le résultat fit voir que les « sollicitations » de M. Baudier ne manquaient pas d'efficace.
Aussi bien rencontraient-elles un puissant secours, sinon dans l'intelligence de Renan, du moins dans sa sensibilité. Toutes sortes de souvenirs venaient ranimer ses croyances languissantes, en lui rappelant qu'elles « avaient fait l’objet perpétuel de [ses] pensées, le fondement de [sa] vie et de [son] bonheur ». Il avait trop longtemps caressé l'idée d'appartenir un jour à l'Eglise, pour que ce projet ne lui restât pas « cher et enraciné dans son àme ». En dépit d’une expérience contraire, « l’à priori », les « choses en elles-mêmes », n'avaient pas perdu tout leur attrait. Enfin, quelle joie cette conséeration ne causerait-elle pas à sa mère chérie ! Comme il serait heureux de lui apprendre la bonne nouvelle, et, dès qu'il le pourrait, d'écrire « clerc tonsuré » au-dessous de sa signature ! Il était bien demeuré le même qui, en octobre, se disait prêt à tout sacrifier à l'amour filial (9). Maintenant il s'engage encore à ne lui rien refuser de ce qui serait « strictement licite ». Que l'acceptation parût telle à Renan, et elle s'imposait à lui. \
(8) CÊ. supra 152 et n. 75; et infra 265.
(9) = Ci supra 9Let 7. :