‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 114 sur 369 · LA RETRAITE LR IT · texte numérisé non relu

LA RETRAITE LR IT

Tels furent, semble-t-il, les « orages de son esprit », pendant ces jours qu'il comptà ensuite comme «les plus agités de sa vie ». La retraite elle-même ne l’apaisa pas, bien au contraire. Elle dut avoir lieu du dimanche 17 décembre au lendemain de l'ordination. Renan la passa dans des conditions « singulières », et « méritant bien peu les douceurs » dont il fut gratifié pour la réception de la tonsure. C'est alors, pensonsnous, qu'il commença la rédaction des Principes de Conduite. Le jeudi 21, avant-veille de la cérémonie, il était encore la proie de l’indécision. Cependant certaines considérations avaient pris du poids. « Ne pas faire cette démarche », c'était, il s’en rendait mieux compte que jamais, « faire la démarche contraire » : or, celle-ci,correspondait encore moins à ses dispositions. En définitive, l'avenir restait sauf; s’il se résolvait à avancer, son acte traduirait l'intention assurément sincère d’embrasser l’état ecclésiastique : intention actuelle, mais non pas fixée pour toujours. Aussi bien, à voir son impuissance à gouverner sa destinée, il estimait que le plus sage est de s'abandonner à la Providence. Or elle signifiait assez clairement sa volonté, par son interprète M. Baudier.

Voilà comment Renan dit à Dieu :. «Kia voluntas tua !» (10), et l’annonça à sa mère. Sa résolution, toutefois, était si peu ferme qu’en envoyant sa lettre, il « tremblait encore de renouveler l'imprudence » commise plusieurs mois auparavant, et qu'il fut « plus d'une fois tenté d'aller la retirer des mains du portier qui devait la remettre à la poste ». Mais il demeura comme inhibé, et la lettre partit.

Du même coup ses combats cessèrent. Sans plus regarder en arrière, il songea seulement au « grand jour », et à s'y préparer. Il fit taire ses derniers serupules grâce à l’une de ces interprétations mentales auxquelles la Théologie morale accoutume : « J’envisagerai la tonsure », écrit-il, « comme le dépouillement de tout superflu pour m'attacher à la seule vérilé ». Ainsi ce rile, loin d’altérer le type du philalèthe, allait le confirmer. En repos sur ce point essentiel, Renan put, le vendredi 22, exciter sa sensibilité. Il pensa done à la Vierge, à sa propre enfance. Il ranima, cette fois sans amertume, les souvenirs de la Congrégation. Oui, « la grâce que Dieu allait lui faire » devait « son premier principe à son entrée dans cette pieuse association ». Son présent suivait bien la ligne de son passé, providentiellement.

Ces impressions subsistaient sans doute, à l'aube du samedi. Ce jour- 1à, M. Affre ordonna, dans la chapelle du Séminaire de Saint-Sulpice, cent cinq prêtres, diacres et sous-diacres, et cinquante-six minorés et tonsurés : soit en tout cent soixante-et-un sujets (11). Un surplis sur le bras gauche, un cierge dans la main droite, Renan répondit « adsum » (pré-

(10) Matth., VI, 16 (paroles du Pater).

(11) Cf. Ami de la Rel., 26 déc. 1843 (T. CXIX, 586). Renan donne de son côté le chiffre d’« environ cent-cinquante ». C’est par abus qu'on assimile les tonsurés aux autres clercs ; car la tonsure n'est pas un ordre.

sent) à l'appel de son nom. Agenouillé à son rang, il entendit la prière de l'archevêque. Puis les premiers séminaristes s'avancèrent vers le pontife assis, et le défilé continua, pendant que l'on chantait les versets 4 à 4 du ps. XV : « Conserva me, Domine, quoniam speravi in te. ». A son tour, Renan s’agenouilla devant M. Affre, et pendant que les ciseaux lui coupaient cinq mèches en croix (sur le front, sur la nuque, des deux côtés et au sommet), il prononça le v. 5 du même psaume : « Dominus pars haereditatis meae, et calicis mei : tu es, qui restitues haereditatem meam mihi » (Dieu est la part de mon héritage et de mon calice : c’est toi, qui me rendras mon héritage) (12).

A cette partie succédaient une nouvelle prière, et le chant du ps. XXIII. Après quoi le pontife assis commençait l'imposition du surplis. Chaque tonsuré vint se faire mettre le sien, que M. Affre lui passait en disant : «Inducat te» ete. c'est-à-dire : « Que le Seigneur te revête de l'homme nouveau, qui à été créé à l’image de Dieu, dans la justice et la sainteté véritables ». Enfin, après avoir prié debout, l'archevêque se rassit pour la courte allocution d'usage : « Très chers fils, vous devez penser qu’à partir d'aujourd'hui vous faites partie du for de l'Eglise, et que vous avez obtenu les privilèges des clercs (hodie de foro Ecclesiae facti estis, et privilegia clericalia sortiti estis). Prenez donc garde de ne pas les perdre par vos fautes; et songez à plaire à Dieu par une conduite honnête, de bonnes mœurs et de bonnes œuvres. Puisse-t-il vous l'accorder lui-même par son Saint-Esprit !» A quoi il fut répondu « Amen », et Renan, avec les autres tonsurés, regagna sa place (13).

Les cérémonies de ce genre sont très propres à empêcher qu'on ne s'isole par la réflexion : on est trop occupé à tenir son rôle dans l'ordonnance de l'ensemble. Forcé décidément de «jeter. ce fatras de délibération », notre séminariste s’en trouva bien. Sans être absolument pures de tout mélange, les douceurs qu'il goûta n'en furent pas moins « solides et senties ». La pensée de sa mère l'accompagna jusqu'à l’autel. Il «s’avança avec un calme et une joie dont il pouvait à peine se rendre compte lui-même, tant ils contrastaient avec les troubles antérieurs ». Et si quelque peine avait subsisté dans son âme, la formule de consécration l'aurait dissipée. N'est-ce pas alors qu'il «sentit au cœur» la vérité du christianisme ?

À quelque moment que cette intuition se produisit, elle n’a point été telle que la pensée de Renan et sa vie en fussent fixées. Un incident inattendu vint d'ailleurs le rendre à lui-même. On était sorti de la chapelle, et il s'était précipité avec une fougue attendrie dans les bras de M. Baudier, qui ne l’appelait plus que «son tonsuré ». « En effet », lui disait le jeune clerc, « c'est votre ouvrage ». A cet instant, on lui apporta. une lettre de Pologne. D'après sa date, il vi! qu'elle avait fait le voyage « avec une rapidité inaccoutumée, en huit

(12) Cf. Av. de la Sc., 490 : « Un jour, au pied de l'autel, et sous la main de Févéque, j'ai dit au Dieu des chrétiens... ».

(13) Rituale argentinense, 233-236 ; Lilurgia, 734-735.

Page 1