ACHÈVEMENT DES « PRINCIPES
ou dix jours» (14). Quelle coïncidence ! sa sœur ! Que pensera-t-elle quand elle saura ?
Il ouvrit le pli. C'était une réponse au cri d'angoisse qu'il avait poussé le 27 novembre : « Mon Dieu! qu'il est dur de se décider si jeune... ! » Henriette avait entendu, et compris. Elle proposait maintenant une combinaison dilatoire comme celle-ci: chercher pour son frère une situation qui le mit à même de voyager avant de prendre. s'il s’y déterminait un jour, l’état ecclésiastique. Aïnsi Ernest aurait l'avantage de connaître hommes et choses; ainsi sa raison se formerait, ce qu'elle ne peut faire qu'imparfaitement, tandis qu'il ne change pas d’atmosphère et de point de vue.
Telle est la première forme de ce projet qui, sans jamais aboutir, tint tant de place, en 1844 et 1845, dans les plans de Renan, et dans Sa diplomatie filiale. Puisqu'il s'offrait à lui trop tard, il n'avait qu'à le mettre en réserve pour l'avenir. Peut-être serait-il bien content de pouvoir, en l'adoptant, différer le pas irrévocable. En attendant, il congédia la pensée d’Henriette, et revint à ses méditations.
Bien qu'il fût encore sous l'influence de la « délicieuse » cérémonie, il s’aperçut bien vite qu'elle ne l’immunisait pas contre les troubles familiers. Il les retrouva dans une certaine mesure, en relisant, sur la table de sa chambre, le manuscrit inachevé de ses Principes de Conduite. Il fallait lui donner une fin (15). F
Avant tout, accommoder à l'avenir, quel qu'il düût être, la signification du geste qui venait de s’accomplir. L'acte de foi que le tonsuré s'évertuait à refaire, avait à peine endormi son doute lancinant” si le christianisme n'était pas vrai? Certes, une telle hypothèse, il s’en persuadait, était « aussi éloignée que possible de sa pensée » : il adhéraït à l’opinion contraire « de toute son âme », il l'embrassait « de toute sa force ».; mais enfin, qui sait ? Ne valait-il pas mieux prévoir le pire pour s'assurer que, même alors, il n'aurait pas à se repentir d'avoir accepté ?
Or il était une chose, une seule, à laquelle il était bien certain que s’il se vouait, il n'aurait aucune peine à tenir son engagement : la vérité. Il reprit donc, pour l'approfondir, ce symbolisme du rite et de la promésse, sur lequel il s'était déjà mis provisoirement d'accord avec lui-même. Ce lui fut d'autant plus facile que la tonsure a pour effet, ex opere operato, de séparer des choses profanes. Eh bien ! même si
(14) Cf. déjà, dans la lettre à Henriette du 27 novembre : « 11 m'a semblé par les dates que mentionnait le billet de Mlle Ulliac que les lettres parviennent plus rapidement de Varsovie » (L. Int., 158).
(5) Que cet opuscule ait été écrit en partie avant le samedi matin, el en partie après, on n’en saurait douter, vu la p. 279 (« la tonsure que je vais recevoir ») et la p. 289 (Renan y remercie Dieu de lui « avoir fait faire » ce que voulait son directeur). Où placer l'interruption ? Peut-être vers les pages 287-288.
le christianisme n'était pas vrai, cette cérémonie ne garderait-elle pas un sens? N'est-ce rien que de «séparer des hommes»? Avec ses cheveux coupés, Renan se regardait sans déplaisir comme un « initié », une sorte de myste. — Et quel est le mystère ? La recherche de la vérité. Il croyait la trouver dans le christianisme; si l'avenir la lui montrait ailleurs, eh bien! « c'est à la vérité qu'il était consacré, il suivrait la vérité où il la verrait, il serait encore vrai tonsuré ». De toute façon, il pouvait se croire paré. Mais à quel prix ?
En premier lieu, s’associait-il pleinement à la prière du Pontife, et demandait-il à l'Esprit-Saint de le libérer des servitudes du siècle, de le défendre contre ses désirs ? Certes, il s'engageait de très bonne fo: à ne pas s'attacher « aux biens de la terre, commodités de la vie, etc ». Toutefois son renoncement même gardait une certaine mesure. Car s’il se déclarait prêt à « se dépouiller de tout », il n'entendait par là que « le superflu ». Quant au nécessaire, il se permettait de le vouloir, « pour mener une vie tranquille et mettre à l’abri du besoin [sa] mère et [sa] sœur ». Aussi bien, l'on peut n'être pas très exigeant en fait de bien-être, si l’on a d’autres consolations; si, par exemple, on obtient la renommée. Or, n'est-ce pas là aussi un « désir du siècle » ? Renan ne le méconnaissait pas, sans être autrement sûr d'y résisler. Il se sentait si faible à cet égard qu'il se promit seulement de n'avoir « jamais pour mobile essentiel la réputation ».
- Secondement, il n'est pas douteux qu'il pouvait se croire autorisé à confondre Dieu et la vérité L'Evangile met dans la bouche de Jésus cette déclaralion : «Ego sum vérilas » (16). Que de fois aussi le mystique auteur de l'Imitation n'a-t-il pas employé ce mot pour représenter son interlocuteur divin! Et Malebranche, et Fénelon, se sontils interdit Ja imnême identification (17) ? Non sans doute. Mais autre chose est de dire : Dieu est la vérité, ou de dire comme Renan: la vérité, c’est Dieu.
ue n'est pas qu'à cette date, Dieu se soit mué pour lui en une pure abstraction. L'autel «paré de lumières et de fleurs» n'a pas encore fait place à « lPautel d’airain » (18). La sensibilité du jeune homme a été trop ébranlée pour que la froide raison reprenne d'un moment à l’autre le contrôle de son moi. Il inscrit sur une feuille ‘de papier le’ texte hébreu ‘de ps. XV, 5 (19). Et la suite, au v., 6,“ ne-lui parail pas moins suave : «..Haereditas mea praeclara est mihi, j'ai un héritage précieux...» Revenant aux paroles de consécration, Renan les répète, et, par un phénomène bien connu, cette réitération verbale favorise son émoi. Il trouve « du goût » à ce Dominus pars. «Quelle douceur », dit-il à Dieu, « vous y avez cachée, comme il pénètre ! » Un autre texte lui fait écho : « Pars mea Deus in aeternum »: c'est le verset 26 du ps. LXXII, qui commence ainsi: «Quam bonus Israel
(16) Cf. Trav. de Jeun., 16 et n. 17 ; et Essai Psych., 25.
(17) Voir, pour le second de ces auteurs, lrav. de Jeun., 18 et n. 4, et Fr. Int., 292. (18) Av. de la Sc., 492.
(19) Cf. vol. 11.481, [9 604 r.