‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 12 sur 369 · LA THÉOLOGIE JUGÉE · texte numérisé non relu

LA THÉOLOGIE JUGÉE

l'étude des Prolégomènes à suivi et non précédé celle du Traité de la Religion (18). Après tout, cet ordre se conçoit: le Traité énonce, sur l'inspiration, des idées qui facilitent l'intelligence de cette question, dont traitent les Prolégomènes. Qui sait aussi s’il n’y eut pas alternance ?

Quoi qu'il en soit, la elasse de Renan ne vit le Traité de l'Eglise qu'en 1844. Comme pourtant notre séminarisite en parle dès le déhul aussi couramment que du Traité de la Religion, il faut croire qu’il s'était déjà renseigné d'une manière -ou de l'autre, auprès des Directeurs où de condisciples, et en feuilletant les tomes de Bailly.

Il en sait assez pour porter sur la Théologie des jugements f(rès fermes. Il est à même de la comparer à cette Philosophie qui, après les deux années d’Issy, l’occupe encore. La nouvelle étude ne lui plaît pas autant : l’autre avait un «haut intérêt», une «beauté» qu'il ne retrouve pas au même degré dans cette science «un peu sèche ». Cependant, en s'exprimant ainsi, il ne vise probablement pas toute la Théologie.

Il prend soin, en effet, d'y distinguer deux parties. L'une, « de démonstration ou apologétique», «établit les principes généraux ». L'autre, qui suppose la précédente, est «d'exposition » : elle enseigne «les décisions, les dogmes définis par l'Eglise ou contenus dans les Ecritures ». On voit combien l'une et l’autre diffèrent par l’«objet » et par la « méthode ».

Jusque-là on croit reconnaître les indications du Cours. Renan aura repris à son compte la division de la Dogmatique en générale et spéciale. Il précise lui-même que cette Théologie pour laquelle ïl «aurait le plus de goût», c’est celle qui établit «les preuves de la religion [et] de l'Eglise », c’est-à-dire les deux Traités de ce nom. On n'est pas surpris qu'il la considère comme « une vraie philosophie », égalant l’autre «en hauteur et en importance» et, comme elle, «grande », «belle», «vraie», «attachante ».

Mais si ces éloges conviennent à la Dogmatique générale, on voit moins comment les critiques acerbes qui viennent ensuite, s'appliquent à la Dogmatique spéciale. Peut-être faut-il, pour s’éclairer, envisager une autre division de la Théologie.

Cette science, on s’en souvient, demande aussi à être considérée sous le rapport de la méthode. En effet, tantôt elle procède d'une façon « plutôt ample et oratoire», tantôt «dialectiquement, en divisant Îles inatieres, définissant les termes... apportant les témoignages [autorisés] pour en tirer des preuves par voie syllogistique ; enfin, en résolvant les objections ». La première manière est celle des Pères (19). La seconde

(18) Note du Cours sur les Prolégomènes : « Nous avons prouvé dans le Traité de la vraie Religion, etc... ». On peut objecter que celle expression appartient à l’auteur du Cours, qui aurait composé le Traité avant les Prolégomènes. Il s'agirait d'un ordre de rédaction et non d'exposition. Mais c'est peu probable.

(19) D’après l’enseignement que Renan a reçu, c’est ce'qu’on entendrait par Théologie positive, ainsi dénommée parce qu’elle porte sur « les premiers principes ou premières posilions des vérités de la religion ». La définition est vague, et ne va guère avec la forme « oratoire » dont il est question dans le texte. Se concilie-t-elle mieux

a été usitée pour la première fois chez les Grecs au VII siècle par Saint Jean Damascène ; chez les Latins vers la fin du XI‘, par Saint Anselme. Le passage de l’une à l'autre coïncida avec « l'introduction de la physique d’Aristote et le commencement de l'influence des Arabes d'Espagne et des Juifs» (20). La méthode dialectique, perfectionnée par Pierre Lombard et Saint Thomas, appartient aux Docteurs scolastiques ou Théologiens ; c’est celle des manuels ; c'est la Théologis:

dite scolastique.

Or, auel reproche Renan adressait-il à la Théologie ? D'être, dans sa seconde partie, «toute empreinte» de la «scolastique du M. A. », d'y être « encore moulée ». Ce qu'il s’irritait d'y retrouver, c'étaient «les formules abstraites et creuses de l’école». Il les connaissait bien, car la Philosophie, elle aussi, en avait été gâtée. Comme ceux de la Théologie, ses raisonnements n'étaient, pour la plupart, que cercles vicieux. En soulignant ce commun défaut, Renan forma, pour en donner une idée, le nom péjoratif de «théologo-métaphysique ».

. Or, de même qu'il daignait seulement appeler Philosophie celle qu'il estimait, il aurait voulu n'avoir affaire qu'à une «Théologie dogmatique sans scolastique». Pourquoi, en effet, conserver cette forme artificielle ? Ne s’en est-on pas passé pendant sept siècles, el l'Eglise, durant ce temps, a-t-elle moins fleuri ? En se prévalant ainsi de connaissances toutes fraîches, le jeune homme allait plus loin ques ses maîtres. Ceux-ci consentaient bien à ce qu'un homme cultivé, une fois le fonds acquis, «ne s’astreignît pas invariablement à la mé- ‘thode scolastique». Mais qu'on la rejetât tout à fait, voilà ce qu'ils n’admettaient pas un instant. Ils partageaient l'opinion, répandue même parmi les laïes, que la scolastique était utile pour former ‘l'esprit des théologiens comme des philosophes. Et la meilleure preuve en était, selon eux, l’insulte honorable qu'elle avait essuyée : les hérétiques n’avaient-ils pas appelé la Théologie de leur temps « le lupanar de Satan » (21) ?: /

Cette dernière considération, toutefois, n'était pas sans évoquer, en 1843, certains souvenirs plus récents, et dont une conscience catholique pouvait être émue davantage. Dans les rangs même du clergé, des novateurs avaient paru, dont les noms étaient rappelés aux séminaristes : Lamennais, les abbés Bautain et Foisset. Ceux-ci avaient fait, eux aussi, campagne contre la Scolastique. Ses froides dissertations ne leur avaient rien appris sur les rapports de la religion avec l'homme et la société.

avec le sens courant de l'expression « Théologie positive »? On sait que celle-ci désignail, à la fin du XVI siècle el surtout au XVII, la Théologie qui se fonde‘sur l’autorité de l’histoire, et dont le domaine est l’Ecriture Sainte, les décisions des Pères,

des papes et des Conciles, Dans ce sens, elle se rapprocherait assez de ce que Renan

a appelé la partie d'exposition, qu'il n’aimait pas.

(20) Cet historique se lit difficilement dans des Notes rapides que le futur auteur d’Averroès pril en français.

(21) Ci. Bailly, Theologia, 1835, I, 2-4.

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