‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 13 sur 369 · LE « TRAITÉ DE LA RELIGION · texte numérisé non relu

LE « TRAITÉ DE LA RELIGION

De cette lacune, à vrai dire, Renan souffrait moins qu'eux : il avait d'autres exigences. Ce qu'il supportait avec peine, c'était de rencontrer si souvent sur sa route d’ « inconcevables subtilités », d’ « inintelligibles explications ». Il avait alors besoin de se dire que c'était là une marque de l'homme, et que la part de Dieu n'en gardait pas moins tout son prix. Il se félicitait que la forme ne fit rien « au fond des choses». Bientôt, d’ailleurs, diverses influences allaient, sinon le réconcilier avec la Théologie scolastique, du moins le rendre moins sévère à son endroit, Après tout, la méthode de cette discipline n’a-t-elle pas été ce qu'elle pouvait et devait être ? La déduction devient légitime, « quand on part d'une Uécision positive d'une autorité infaillible ».

Ce jugement, qui complète l’acte de foi du 27 novembre, n'est pas le seul à montrer que Renan, en définitive, n'a pas trop malmené la «science divine». $Ses yeux s’ouvrirent au rôle de préparatrice qu'elle a joué dans son temps : «les sciences el la philosophie modernes sont nées [d’elle]». Elle a énoncf en son langage plus d’une loi importante de la philosophie de l'histoire. Où et comment ? Le séminariste, malheureusement, s'abstient de toute précision (22). Et la substance des Traïtés, que les élèves de MM. Philpin et Icard étudiaient alors, n’est pas telle qu'on y trouve aisément une réponse à ces questions.

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On à admis que la classe de Dogme à commencé par étudier le Traité de la Religion. L'intérêt que Renan déclarait y porter a dù l'engager à en faire un examen approfondi. La vérité du christianisme! Mais l'enquête qu'il poursuivait, sans bien se l'avouer, depuis deux ans n'avait pas de plus grave sujet. Comme on comprend ce qu'il écrit, le 48 novembre et les29 mars suivant, à propos de ce Traité et de celui de l'Eglise ! Il attendait cette démonstration, l’espérait décisive. Oui, il comptait sur elle «d'une manière toute spéciale pour sa satisfaction personnelle » ; oui, cette apologétique était d’une «importance majeure et personnelle pour lui». Si d’autres séminaristes n’y voyaient qu'une matière de cours à s’assimiler, son avenir à lui et son bonheur n'étaient pas loin d'en dépendre.

Ces considérations augmentent le regret qu’on a de ne trouver, dans les papiers de Renan, pour ainsi dire aueune Note de Gours sur ce Traité: une page seulement y est relative à la résurrection dn Christ et au nombre des martyrs (23). Si l'on veut prendre uné idée de cette partie de la Théologie, force est done d'ouvrir l'ouvrage de Bailly.

On est vite fixé sur la valeur de la révision Receveur. On pouvait penser, par exemple, qu’en présence du nouveau statut des Juifs fran-

(22) L. du Sém., 229 ; Fr. Int., 244-955 ; L. à son fr. Alain, 10 ; L. Int., 151-153 ; Trav. de Jeun., 82, 48, 61.

(23) Vol. 11.479, f° 379 r.

çais, une sourdine avait été mise aux déclamations classiques sur la malédiction dont la race déicide continuait d'être visiblement frappée. Or il n'en est rien : la « servitude lamentable » de la nation juive, . « dépouillée de tout pouvoir civil», figure toujours comme une preuve de la messianité de Jésus.

Si l'apologétique, sur ce point, n'avait pas été réadaptée, on rencontre pourtant dans le manuel de Renan des noms d'écrivains postérieurs à 4789. C'est ainsi qu'on y lit une diatribe contre Dupuis et son Origine des Cultes (24) : cet incrédule n’'a-t-il pas «sérieusement osé nier le fait, jamais révoqué en doute jusqu'à lui, de l’existence* du Christ, lequel, à son idée, n’est rien d'autre que le soleil » ? Cette extravagance était réfutée par l'absurde, d'après la Législation primitive : pourquoi ne pas voir aussi, demandait M. de Bonald, « le soleil de la fable » en Charlemagne ? L'identification n'en serait pas plus raalaisée (25). L'apologiste citait aussi nombre d'auteurs modernes, parmi lesquels Lamennais ; et comme le tirage de 1835 n'était que l'édition de 1830 réimprimée, il l'y qualifiait encore d' « auteur illustrissime » (26).

Ces additions laissaient subsister l'ordonnance traditionnelle. Le premier pas du théologien était d'affirmer l'existence de la loi naturelle. Mais il en venait bien vite à la révélation: possible et nécessaire, ellle a eu lieu. D'où l'impérieux devoir pour les hommes de se mettre en quête de cette religion révélée, sans laquelle ils ne sauraient obtenir le salut. Sur ce, Bailly proposait à l'examen la religion mosaïque. Pour en prouver, disait-il, la divinité, il faut faire voir qu'un écrit, le Pentateuque, a les qualités requises d'authenticité, de véracité, d'intégrité. Une trentaine de pages suffisait à cette démonstration, dans laquelle on utilisait jusqu'à la variété des styles : chaque auteur, Isaïe comme Amos, ayant celui qu'on devait attendre de son «éducation » et de son «génie». Mais la loi mosaïque étant destinée pour une grande part à disparaître au profit d'une loi nouvelle, il restait encore à poser la charnière entre l’une et l'autre. Le Christ a été cet indispensable Médiateur.

Un dernier et plus long chapitre établissait cette seconde thèse, de la même façon que la précédente. Les caractères du Pentateuque se retrouvent dans les livres du N. T., et particulièrement dans les Evangiles. Les prédictions de l'A. T. se sont accomplies en la personne du Christ, qui, à son tour, a été prophète véridique. Il a fait des. miracles, aïnsi que ses Apôtres ; et c'en fut un également que la propagation du christianisme : n’'essayez pas de l'expliquer, sinon par la seule action divine. Pareillement, aueun homme n'eût pu atteindre à la sainteté dont le Christ nous a donné le modèle, ni concevoir une doctrine trop excellente pour venir d'ailleurs que de Dieu.

(24) La mention en est accrochée tant bien que mal à un argument tiré des prophélies accomplies dans le Christ.

(25) I, 370 n. 1. — Sur Dupuis, cf. E. Renan, Essai Psych. sur J. C., 20. (26) I, 394 n. 1. k

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