‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 120 sur 369 · SENTIMENTS, PROJETS ET PENSÈES D'UN CLERC TONSURÉ · texte numérisé non relu

SENTIMENTS, PROJETS ET PENSÈES D'UN CLERC TONSURÉ

SOMMAIRE

I. Les « misères » de Renan. Réflexions sur la brièveté rapide de la vie. Avantages et inconvénients du séjour à Saint-Sulpice. La défaillance du lévite; ses plaintes, ses effusions. Amitiés et relations; correspondance avec sa mère et sa sœur. Espoirs et rêves : les grandes vacances et le baptême d’Aline; la retraite en Bretagne, la vie de famille. Pp. 247-253.

II. La carrière ecclésiastique. Renan est assuré d'éviter le ministère des paroisses. Un « privilège de clerc »: l’exemption du service militaire. La” situation de l’enseignement libre. La « bourrasque » sur le Petit Séminaire de Tréguier. — Les projets parisiens de M. Affre. Ses rapports avec l’abbé Dupanloup. Quelles perspectives s’entr'ouvrent pour Renan: Saint- Nicolas, l'Ecole des Hautes Etudes Ecclésiastiques, la Compagnie de Saint-Sulpice. Son plan d'avril 1844;mystérieux programme de travail. Sa circonspection. Ce qu'il demande à l'Eglise. S'il envisage la réception des différents ordres; Liart sous-diacre (2 mars). Pp. 253-261.

III. La sauvegarde du « type »; apologie de la nature.” A quoi Renan aspire; à quoi ii renonce. Nouvelle théorie de la tonsure. Qu'elle n’a pas eu d'effet sur Sa piété. L'esprit chrétien de la lettre du 29 mars. Sens et utilité des épreuves. Coup d'œil sur l’état de la croyance. Pp. 261-265.

La seconde période qui s'offre au regard s'étend à peu près jusqu'à la mi-avril, Pâques tombant, en 1844, le 7 de ce mois. Renan n’y élabore pas de nouveau système ; il vit sur celui qu'il a formé, et qui

se montre à l'épreuve assez résistant.

Cette construction aurait pu, cependant, être éprouvée par l’altération que l’état physique du séminariste subit alors, sil l’on en croit certains de ‘ses propos. Dès le 1% janvier, il éerit à sa mère: « Ma santé est excellente, rien ne me manque pour me soigner à loisir », ce qui est assez équivoque. Même tournure le 8 mars : il prend, assure-t-il, « les soins les plus minutieux » de sa santé qui va « fort bien »; mais, cette fois-ci, il avoue en même temps «une légère fatigue d'estomac». Le 29 enfin, il adresse à Liart des nouvelles plus alarmantes : « Ma santé s’est singulièrement délabrée, je suis en butte à des misères continuelles » (1).

La vérité, sans doute, est entre ces deux sortes de bulletins. D'un côté l'élève de Saint-Sulpice l’aura atténuée pour ne pas inquiéter Mme Renan; de l'autre il se sera conformé, par une légère exagération, aux idées de langueur qu'éveillsient et le souvenir de Guyomar, et la fragilité de l’enfant de Plouguiel. Quoi qu'il en soit, le plus mauvais

(1) Il recommande à son correspondant, qui allait au pays plus souvent que lui, de n’en rien dire à Mme Renan. Mais Liart dut se dédommager avec d'autres personnes. Or, Paris ayant déjà tué Guyomar, et Ernest lui-même étant revenu très amaigri pour les grandes vacances de 1843, les langues allèrent leur train à Tréguier. Ces bruits parvinrent naturellement à la principale intéressée, qui écrivit à son fils. « J'ai été étonné en vous lisant », lui répondit celui-ci le 15 mai, « des sinistres nouvelles répandues sur ma santé » (vol. 11.474, fo 133 v.). ”

mois paraît avoir été celui de mars, justement le temps du Carême (2). L'amélioration se produisit. après Pâques: le 15 avril, Ernest proteste à sa mère qu'il est « parfaitement bien sous tous les rapports », et le lendemain, sa lettre à sa sœur, muette sur sa santé, contient des projets qui attestent une solide confiance en l'avenir.

Est-ce à dire que ces « misères » soient demeurées sans aucun effet sur le moral de Renan ? Elles n’ont pas, semble-t-il, été étrangères aux « réflexions sérieuses » qu’il a faites alors « bien des fois », peut-être aussi parce qu’il s'était engagé à penser plus régulièrement à la mort. Le 28 février, il a atteint sa majorité : « Nous voilà », écritil à son ami, « à plus de la moitié de notre vie, selon l'ordre ordinaire des choses ». Quoi ! déjà si avant ? On comprend que cette perspective l'ait rendu plus sensible à la rapidité des ans. « Comme le temps passe !» s'excelame-t-il; «cela vraiment me fait pâmer», Et il s’abandonne à des pensées amères. La voilà donc bien entamée, « la plus grande partie de ces années que le monde appelle les plus belles de la vie » ! Et, pour une fois, le monde n’a-t-il pas raison ? N'est-il pas probable que ce qui viendra maintenant « ne sera pas le plus agréable » ? O sévérité du destin ! Car enfin, où et comment s'écoule ce temps privilégié ?

On s’attendrait, en suite de ces plaintes, à ce que Renan traçât un tableau assombri de Saint-Sulpice. Mais il reste assez maître de lui-même pour en apprécier les avantages. La qualité de certains cours suffirait à l'y retenir. De plus, l'esprit des Supérieurs y est tout à fait approprié à l'état des jeunes gens dont ils ont la charge : cette direction « large et honne » (celle de M. Carbon ?) accorde sans difficulté les petites dispenses, les petites faveurs, surtout au brillant élève de M. Le Hir, qui commence à se sentir l’objet de prévenances singulières. En général, les Sulpiciens n'interviennent guère dans la conduite de Ia maison; celle-ci marche parce qu'elle est bien montée, et par l'effet de son règlement, de ses usages et de son esprit. « Les hommes sont très passifs; ils sont seulement pour conserver, veiller autour ». Quant aux confrères, ils sont pareillement estimables, sauf un petit nombre, qui ne mérite pas l'amitié et la confiance. Malgré ces fâcheuses exceptions, l’«égoïsme grossier » n’a pas de place à Saint-Sulpice; les conversations y sont « dignes et élevées; il s'y mêle peu de banalités et de commérages ». Renan, que choquent également la « rusticité » et « l’afféterie », s'accommode tout à fait du « ton de la maison », également éloigné de ces extrêmes. Sous tous ces rapports, il peut écrire à Liart le 29 mars : « Je me trouve fort bien ici ».

Ce disant, toutefois, il n'est pas complètement sincère. Il souffre, en effet, de certaines privations sentimentales. Les rapports, au Grand Séminaire, ne sont toujours pas ceux qui conviendraient à son naturel. On s'y connaît si peu! La bienveillance même des Directeurs ne va guère jusqu'à l'affection cordiale : où êtes-vous, vieux maîtres de Tréguier ? Quant aux confrères, ils se soucient fort peu en général de

(2) Sur le parti que Renan tira de celle indisposition, cf. infra 263.

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