‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 121 sur 369 · LA DÉFAILLANCE DU LÉVITE · texte numérisé non relu

LA DÉFAILLANCE DU LÉVITE

leur voisin accidentel, qui demeure à leurs yeux un étranger. Jetés ensemble pour un temps, leur indifférence, après tout, ne saurait surprendre, si l’on songe au disparate des mentalités, à la divergence des vues, au fait qu’ils ont leurs affections ailleurs, ou que peut-être, ils n'en ont pas. Mais le résultat n’en est pas moins de donner à Saint- Sulpice l'aspect d’« une de ces vieilles murailles romaines qu’on dit être composées de pierres juxtaposées sans ciment ».

La sécheresse d’une telle vie est surtout sensible à certaines saisons, comme le printemps, où la nature invite à des pensées riantes et tendres. Tous les mercredis, les séminaristes vont passer à Issy l'après-midi et, à partir du 10 avril, la journée entière. Le parc familier offre à Renan ses grottes, ses bosquets, ses berceaux, « salles toutes prêtes. pour la conversation et la lecture ». N'y éprouve-t-il aucun émoi ? comme le Christ au Jardin des Olives, ne regrette-t-il pas « son àpre destinée, qui lui [interdit] les joies concédées à tous les autres » (3) ? Au ciel, des nuages avancent lentement, gonflant sur le bleu profond leur ouate gorge-de-pigeon. Le jeune homme songe à l'extrait. du Cantique, qu’il vient de relire dans les Leçons de R. Lowth : «La voix de la tourterelle s’est fait entendre dans notre terre. » O rêverie délicieuse | Il explique, avec M. Le Hir, le début de la Genèse, et il comprend maintenant le sens du mot Naamäh (4), qui veut dire : «suavis fuit». Comment ne songerait-il pas à la petite Bretonne Noémi ? Certes on aurait tort d’exagérer la complaisance de l'accueil qu’il dut faire à ces images. Mais, à n’en rien soupçonner, on risque d'être surpris par la lame de fond qui, venue du plus intime de l'être, emporta, dix-huit mois plus tard, les dernières résistances du lévite. Ce bouleversement eut en 1844 son signe avant-coureur et comme son faible prélude.

Qu'on relise, en effet, la lettre qu'Ernest écrivit à Henriette, le 16 avril : elle est significative. On dira peut-être que son auteur, ayant un peu négligé sa sœur depuis quelques mois, désire l’attendrir. Cet. innocent artifice, une certaine douceur qu'il ressent à montrer son mal et à éveiller la sympathie, ne furent sans doute pas étrangers à sa facon de présenter son séjour au Grand Séminaire. Mais il n’en est pas moins sincère, quand, parcourant du regard les six mois écoulés, il me voit dans leur longueur que son « isolement ». Alors Sa situation lui paraît «des plus pénibles», telle même qu'on pourrait, de l'extérieur, la juger « intolérable ». Quelle satisfaction, en effet, réservet-elle à un cœur «capable d'aimer » ? Aucune : au contraire, elle rend «plus vif que janfais peut-être» le besoin «très impérieux» d'un échange: d'affection. « Aimer «et être aimé», Renan ébauche à son heure le songe immortel.

Ainsi le bien-être dont il se vante comporte, en réalité, des malaises plus où moins graves. Il ne les supporte pas sans y obvier en quel-

(3) Vie de Jésus, 391.

(4) Nom de la sœur de Tubalcaïn. Cf, infra 417 et 423.

que mesure. À la froideur morale de son milieu, il remédie par l'amitié, par des relations personnelles, Qu'il ait, quant au premier point, su remplir son programme de décembre, il n'est, pour s'en convaincre, que de lire ses lettres de 1845 à Billion et à Cognat : il ne s'y serait pas exprimé avec cet abandon, sans la confiance qu'autorise une. longue intimité. Il continue aussi à voir souvent l'abbé Tresvaux. Cet ecclésiastique était « presque toujours à Saint-Sulpice », où l'attiraient, non seulement les Directeurs, mais la bibliothèque. Avait-il « quelque chose de pressé à faire », la chambre de son jeune compatriote était son « lieu d’hospitalité» (5). Enfin Renan n'a point rompu le contact avec son «bon ami », M. Gosselin, dont la santé venait de donner à la communauté de grandes alarmes : «te danger avait été très sérieux » (6). Aussi, en lui faisant visite le 31 janvier 1844, son ancien lecteur fut « effrayé de l'état d'affaiblissement où [il le trouva]. Lui qui était si maigre, si chétif, jugez ce qu'il est devenu ». Toutefois on n'avait plus lieu de craindre une issue fatale, et l’état du Supérieur d'Issy s’améliora suffisamment pour que Renan écrivit, le 8 mars : « M. Gosselin est beaucoup mieux, on est désormais sans inquiétude ».

Même dans des conjonctures moins attristantes, ces fréquentations n'étaïent pas de nature à offrir au séminariste beaucoup d'agrément. Encore moins pouvaient-elles répondre à ses aspirations secrètes. Celles-ci devaient être, hélas ! ou refoulées — par la force de l'habitude, le travail, l'assujettissement de l'esprit à la volonté — ou plus doucement trompées; dès qu'études et réflexions faisaient trêve, le jeune Breton écrivait aux siens, il espérait, il rêvait,

« Ces chers entretiens, où deux cœurs se parlent et s'entendent », quel plaisir il y trouve ! Il consacre à Mme Renan, en lui adressant ses vœux, sa première action de 1844. Son amour filial s'épanouit plus que jamais, depuis que, tonsuré, il vit fidèle à son enfance. C'est là, il le sent de mieux en mieux, «toute sa joie, tout son bonheur ». Rien ne le rend aussi heureux que de recevoir, soit directement, soit par l'intermédiaire d'Henriette, de bonnes nouvelles de sa mère. Il la sait attachée à ses enfants au point de ne vivre que d'eux et par eux : ainsi elle est bien portante, gaie, contente. Dès le début d'avril, la pensée qu'elle possédera Ernest dans quelques mois la met toute en fête: et ses lettres à sa fille, calmes d'ordinaire, se font joyeuses. O joies du cœur, en est-il de plus profondes que celles d’une famille qui s'aime ?

Aussi, quel soin Renan ne met-il pas à cultiver ces sentiments ! Avec quelle justesse ül se proportionne aux idées, aux goûts, aux curiosités de sa correspondante ! Il lui écrit, par exemple, comment il se rencontre à la messe, sous des flots de « musique ravissante », avec le monde « le plus distingué de la capitale »: il l'intéresse à un usage « fort ancien » (sic), celui de la Chambre des Pairs dont une députation

(5) Ce détail est emprunté à une lettre un peu ultérieure (du 15 mai).

(6) Cette maladie n'a pas été sans IMpPOT ta nce pour le gouyver nement de aint-

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