RENAN ET LES SIENS
vient, le jour de Pâques, « offrir le pain bénit et un cierge couvert depuis le haut jusqu'en bas de louis d’or ». L'attitude des fidèles est à ce point silencieuse et recueillie qu'il n’a, déclare-t-il, « rien vu en Bretagne de comparable ». Ainsi son amour de sa petite patrie ne va pas jusqu’à la partialité. Il n’en demeure pas moins profond, comme l'attestent ses lettres à Fr. Liart (7). Par ce compatriote, il se rappelle au souvenir de leurs amis, et il transmet ses respects au Recteur de Plouguiel et à son vicaire, ainsi qu'aux MM. du Petit Séminaire de Tréguier.
Si chère que la Bretagne soit à Renan, elle ne contient pourtant pas toutes ses affections. Sa pensée, quand elle est libre, se porte aussi « par son propre poids » vers la Pologne. On aurait quelque peine à le croire, si l’on s’en tenait à la rareté de ses lettres. Du 27 novembre 1843, en effet, au 16 avril 1844, il n'écrit pas une fois # sa sœur. Sans doute le clerc tonsuré se sent-il gêné d’avoir à soutenir devant elle son personnage. Aussi attend-il plus de quatre mois avant de lui faire part de l'événement du 23 décembre. Mais quelques lignes d'Alain avaient, dans l'intervalle, renseigné Henriette, qui he dut pas s’en réjouir. Le silence de soi frère l’affectait aussi, quoiqu'elle en compriît sans doute le motif. 11 semble qu'elle s’en soit plainte (délicatement) à sa mère, et que celle-ci en ait dit un mot à Ernest. Ce dernier assure, le 15 avril, qu'il à écrit la veille en Pologne; s’il n'y a pas erreur de date, ce n’est pas exact. Le lendemain seulement, il rédige cette lettre que l’on connaît, et dont l'expansion affectueuse toucha l’exilée au cœur : « Je relis et j'embrasse encore une fois ta lettre... si longtemps désirée et enfin reçue avec une si vive joie » (8). C'est que la puissance d'aimer du jeune homme y a pris une direction quelque peu nouvelle: l'image de sa sœur y est passée un instant au premier plan. Il est sorti de son égoïsme d’enfant : son propre isolement l’aide à concevoir les sacrifices d'Henriette; il s'afflige à la pensée que ses prochaines vacances seront le prix des fatigues de l’institutrice (9).
Pourtant, il ne saurait y renoncer. N'est-ce pas là le pôle de ses désirs? Quelles étrennes s'est-il données à lui-même, sinon de jouir en imagination de la «présence chérie» de sa mère, et de ses «tendres embrassements » ? « Aimable perspective », qui le dispose, dès le premier janvier, en faveur de l’année qui s'ouvre. Aussi sa correspondance avec Mme Renan contient-elle, presque chaque fois, une allüsion à ce voyage attendu, dont la modalité dépend maintenant de la date fixée pôur le baptême de sa petite nièce, Sa belle-sœur, en effet, a mis au monde une fille, Aline, le 29 décembre 1843. Quelle joie pour là grand'mère, qui va être marraine, et songe à grouper les siens autour d'elle à cette
(7) Celui-ci allait assez souvent de Saint-Brieuc au pays de Tréguier. Il y passa quelques jours vers Pâques.
(8) Réponse d’Henriette du 9 mai (L. 1., 174).
(9) Renan songe probablement au coût du voyage en Brelagne. Dans le courant de l'année aussi, c'est Henriette, semble-t-il, qui le défraie; si c'est d'elle que lui viennent, par l'intermédiare d'Alain et avec le consentement de sa mère, les cinquante francs qu'il reçoit le 8 mars 1844.
occasion, y compris son Ernest ! Dans cette vue, le baptême sera différé jusqu'aux vacances ; on à pris ses précautions en ondoyant le bébé dès le lendemain de sa naissance (10). |
Refuser à sa mère le plaisir de son assistance, Renan ne le voudrait pas. D'un autre côté, il ne tient pas extrêmement à participer à la fête, si l’on en juge par les difficultés, d’ailleurs réelles, qu'il oppose au projet desa famille. A supposer qu'il puisse quitter Saint-Sulpice avant la date normale, il ne la devancera jamais assez pour empêcher qu'on ne l’attende bien longtemps, ce qui, croit-il, entrainerait des frais. Pourquoi ne pas éviter ces inconvénients, en plaçant la cérémonie vers le mois de mai? La marraine resterait ensuite à Saint-Malo quelques semaines, jusqu'à ce que son fils arrivât de Paris, et ils partiraient ensemble pour « leur cher petit séjour ». Cette combinaison paraît avoir souri à Mme Renan, qui écrivit dans ce sens à Henriette. Cependant, le 15 avril, rien n’est encore fixé, et le séminariste ignore s'il réussira bien à préserver, contre l'empiètement des siens, la formule ordinaire de ses vacances.
Ce qu'il souhaite, en effet, c'est de passer le plus de temps possible à Tréguier. Il compte y retrouver Liart, à qui il écrit le 29 mars: «Dans quelques mois nous causerons encore». À un moment même, il a pu se demander si Henriette n'y ferait pas une apparition.
Un jour, il reçut de sa mère une lettre d'après laquelle sa sœur allait venir en France. « Nous tàcherons », y était-il dit, « que ce soit à l'époque de tes vacances » ; et la bonne dame supputait jusqu'aux dates. Le sens critique de Renan le rendit assez réfractaire à cette espérance. «J'ai bien compris », répond-il le 8 mars, «le désir que vous a manitesté Henriette de revoir. ses foyers après une si longue absence. Rien n'empêche qu'{elle] ne fasse son voyage précisément à cette époque: c'est évidemment la saison la plus favorable». C'est clair, le jeune homme demeure sur la réserve, parce qu'il soupçonne sa mère de s'être fait « une douce illusion » (11). C’est en effet ce qui s'était produit. Henriette avait seulement écrit qu'elle reverrait les siens, si la famille des Zamoyski se décidait à venir en France. Sa meilleure amie de Tréguier, Mme Emma Gaugain, désabusa Mme Renan en rectifiant sa lecture. Averti de cette méprise, Ernest, qui s'en était douté, prit soin toutefois de réconforter sa mère : «Je n'ai pas perdu tout espoir : je le garde pour un avenir prochain ».
En réalité, s’il est vrai qu'il envisage la possibilité d'une réunion définitive, c'est seulement dans un avenir plus reculé. Au moins y tend-il avec force : vivre entre sa mère et sa sœur, quel «délicieux trio » ! Toutes ses combinaisons devront tenir compte de sa volonté «absolue» de «mener un jour [une] vie solitaire et privée, dans
(10) Ces renseignements sont dûs à l'aimable obligeance de la fille d'Aline Renan Mme Duvanchelle. è
(1) 1 faut, on le voit, en rabattré-de ce qu’il raconta dans la suite à sa sœur : qu'il sa mil à «dresser des plans, à enchérir presque sur [ces] rêves v, etc (L. I., 162) MOLCAULANT s