BOURRASQUE SUR TRÉGUIER
suivre Montalembert et à se solidariser avec les Jésuites. On reprochait au Ministre, non seulement de maintenir les dispositions de 1828. contre cette Compagnie, mais de limiter, dans certains cas, le nombre des élèves des écoles secondaires ecclésiastiques qui auraient le droit de se présenter au baccalauréat, et d'exiger, dans d'autres, l'emploi de maîtres pourvus de grades universitaires (16). C'est alors, il ne faut pas l’oublier, que Renan songeait à son avenir ; au milieu d’une campagne de presse acharnée, où l'Univers et le Constitutionnel s'affrontaient en première ligne, où les universitaires des Débats venaïent à la rescousse.
Il n’est donc pas surprenant qu’il ait, le 29 mars, parlé de la « rude passe » où était le clergé, et écrit, le 16 avril {le Rapport du duc de Broglie aux Pairs venait d'être publié) EX L'instruction, surtout pour un ecclésiastique, dans les circonstances actuelles, n’est pas une perspective: bien riante ». Toutefois, ni ce projet ni cette polémique ne suffisent à expliquer ce jugement : Renan semble avoir été plus sensible à des nouvelles de Bretagne. de ;
On se rappelle que la tonsure, et les”émotions qui s’y étaient associées, avaient renforcé l'attachement du jeune clerc au Collège de sa ville natale. Loin d’être inquiet à son endroit, il avait partagé l'opinion de ses correspondants sur la « prospérité toujours croissante » de cet établissement. Il ne savait pas l'orage qui S’'amoncelait sur lui.
On a vu comment le Ministre de l’'Instruction Publique avait, le: 28 juillet 1843, dénoncé la situation du Petit Séminaire de Tréguier (17). A la suite de cette intervention, le Ministre des Cultes, Martin (du Nord), avait dû inviter l’'Evêque de Saint-Brieuc à se conformer à la loi. Mer. Le Mée pensa tourner la difficulté en «internisant » (sic) le plus possible d'externes (Lettre du 25 octobre). Aussi prévit-il dès lors de « grands travaux à faire effectuer aux bâtiments », ce qui l’autorisait à demander le maintien du statu quo jusqu'aux vacances. D'autre part, le 10 janvier, il réglait ainsi la question de l’uniforme : « Il est recommandé aux élèves de cette école de porter une redingote ou lévite de couleur noire ou brune. C’est une partie du costume ecclésiastique de mon diocèse ».
Ces apaisements n'empêchèrent pas l'affaire de rebondir avant la fin du mois. Dans une lettre aux Cultes du 27 janvier, Villemain, cédant sans doute à une nouvelle instigation de Lannion (18), signalait énergiquement l’illégalité des externats non soumis à la rétribution univer- ‘sitaire. Il ajoutait de sa main : « Je vous prie, M. et cher Collègue, de fixer votre attention sur le fait rappelé par cette lettre, et beaucoup plus grave, s’il est authentique, que ceux dont je puis avoir eu l’occasion de vous entretenir ». Une correspondance s’ensuivit entre les deux Mi-
(16) Voir l’exposé des motifs et le texte du projet de loi dans l’'Ami du 6 février 1844 (t: CXX, 241 sq.). e
(17) Je ne peux que renvoyer ici à ce que j'aurai l’occasion d'exposer dans mon t. I. Voir, sur la proportion des internes et des externes au Collège de Tréguier, les Souv. d’Enf. et de Jeun., 121.
(18) Le Collège communal de cette ville souffrait de la concurrence du Petit Séminaire de Tréguier.
nistères d'une part, et de l’autre entre les Cultes et l’Evêché de Saint- Brieuc. Le 27 février, Villemain remontrait encore que l'établissement de Tréguier avait perdu son caractère de Petit Séminaire; ses dirigeants oubliaient que « les jeunes aspirants au sacerdoce doivent vivre dans la retraite, et éviter autant que possible le contact des enfants élevés dans leurs familles ». Bref, le 16 mars, Martin écrivit à Mgr. Le Mée : « Je vous invite à faire cesser l’externat, en profitant de la fin du semestre scolaire qui se termine à Pâques pour effectuer cette mesure ». Le maire de Tréguier, alerté, s'adressa, avant le 24 mars, à l’Instruction Publique pour obtenir un nouveau délai jusqu'aux grandes vacances.
C'est alors que Mme Renan dut communiquer à son fils les transes de la population trégoroise : « Maman », mandait Ernest à Liart le 29 mars, « m'a annoncé des choses si sinistres sur les destinées du Collège… que je n'ai pu y croire. Que cela me ferait de la peine! » Icï encore, il se défie un peu du rapport de sa mère, sans doute exagéré; en tout cas il ne déclame nullement contre le pouvoir civil, et s’il revient sur cette affaire le 15 avril, c'est d’un ton plus détaché : « Je suis ennuyé des craintes relatives au Collège de Tréguier. J'aime à croire que cette bourrasque passera, et que notre pays conservera ce précieux avantage ». En quoi son optimisme légèrement teinté d'indifférence ne fut pas démenti par les faits : dès le 4 avril, Villemain avait déclaré ne pas s'opposer à ce qu'on accordàt satisfaction au Maire et à l'Evêque. La question ne fut reprise administrativement que pendant l'été (19).
Si Renan s'y était intéressé, ce n'est point qu'il rêvàt de devenir jamais le collègue de ses anciens maîtres. Cet enfant d'une province si particulariste entendait profiter des immenses avantages de la capitale. Et qüand il portait les yeux sur les plans que l'autorité ecclésiastique y échafaudait, la perspective était assez rencourageante.
En 1844, M. Affre était possesseur du Couvent des Carmes-Deschaux, sis rue de Vaugirard. Bien qu'il en eût acquis la nue-propriété dès juillet 1841, il était loin d'avoir entièrement versé le prix d'achat (20), et il hésitail encore sur la destination à donner à cet immeuble. L'abbé Dupanloup, qui s'était entremis dans la négociation, pensait avoir travaillé pour lui-même; aussi poussait-il de toutes ses forces à ce qu'on transférât rue de Vaugirard son Petit Séminaire. Par ses soins, les esprits des élèves de Saint-Nicolas s'échauffaient, et en octobre 1843, un écolier de seconde avait dit à l'Archevêque, dans un compliment, que le Saint « lui devrait une maison nouvelle ».
M. Affre était alors disposé à satisfaire à ces vœux. Mais il voulait tirer d’autres partis encore de son acquisition. Il songeait à installer aux Carmes, en outre, une Ecole des Hautes Etudes, ainsi qu'une colonie
(19) Cf. infra G50-651. — Archives Nationales, Æ# 19, 4.082. (20) Ce prix était de 600.000 fr. (D'après une pièce de 1848 (Archives Nationales F 19 4.079), l'immeuble valait alors cinq millions). Les sommes recueillies auprès des fidèles,
du 14 mars 1843 au 15 février 1844, ne s'élaient élevées qu'au total de 76.189 fr. 52 (Ami, 26 mars 1844).