‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 125 sur 369 · M. AFFRE ET SAINT-NICOLAS · texte numérisé non relu

M. AFFRE ET SAINT-NICOLAS

de missionnaires diocésains. Or, vers le début de 1844, il eut lieu de se demander si l'immeuble contiendrait sans inconvénient tout ce qu’il voulait y mettre; et comme le tiers seulement devait en être réservé au Petit Séminaire, si le local (à part le jardin spacieux) serait, pour cette fin, suffisamment vaste et gai. Toutefois il ne laissa pas voir cette perplexité dans sa lettre pastorale de mars, qui maintient le principe du transfert. Aussi bien celui-ci ne pouvait-il être sérieusement envisagé tant que les Carmélites n'auraient pas aménagé l'immeuble qui devait les abriter après leur départ des Carmes (21).

Cette vicissitude nouvelle dans l'histoire de Saint-Nicolas ne fut probablement pas ignorée de Renan, qui avait, semble-t-il, gardé le contact avec cette institution. Les lignes assez dénigrantes qu'il adresse à Liart le 29 mars sur la direction du Petit Séminaire s'expliqueraiïent mal s’il n'avait rafraîchi ses souvenirs (22): « Que de misères ! Je t'en dirais long là-dessus, si j'avais du temps et du papier à perdre ». Et le 16 avril: « Il règne parmi la plus grande partie des professeurs de [Saint-Nicolas] un esprit de petitesse, parfois limitrophe du commérage ». Notre séminariste sait aussi, à cette date, que l'abbé Dupanloup « vient d'éprouver quelques désagréments fort sensibles ensuite de son caractère impérieux ». - Æ

Sur la nature de ces contrariétés, on en est réduit aux conjectures. Pourquoi Renan ne souffle-t-il mot du projet de transfert ? Est-ce pour ne pas grossir de trop de détails sa lettre déjà longue ? ou si l’on savait, dès le milieu d'avril, quelle solution nouvelle M. Affre était en train d'imaginer ? Toujours est-il qu’en mai, ce prélat prit des dispositions dont la conséquence devait être de laisser Saint-Nicolas rue de Pontoise (23). C'en était assez pour décevoir Dupanloup; surtout s’il pressentait qu’un autre dirigerait la. maison de plein exercice, tandis qu'il resterait confiné dans ses tristes murs, à la tête d’une institution strictement destinée à former des ecclésiastiques et retranchée du monde.

Ce caractère, l'Archevêque désirait depuis longtemps l'imposer peu à peu à Saint-Nicolas, dont l'administration, au surplus, lui paraissait : trop dispendieuse. Autoritaire et tenace, il entendait bien imposer ses vues à Dupanloup, qui s'était habitué, du vivant de M. de Quélen, à ce que les siennes prévalussent. De là des heurts assez fréquents, qui se renouvelaient en politique. On parlait alors de la création du fameux Comité; en mai 1844, le Supérieur de Saint-Nicolas allait avoir de nombreux entretiens à ce sujet avec Montalembert, Veuillot et Ravignan. Cette pétulance, qui prétendait lui forcer la main, n'était point du goût de M. Affre, enclin, par tempérament et par position, aux transactions profitables avec le pouvoir. Les esprits avisés pouvaient prévoir, dès

(21) Cf. Schoenher, Hist. du Petit Sémin., etc. t. II, 392, 394. C£. G. Lenôtre, La Maison des Carmes. V. R. des D. Mondes, 1* décembre 1931, p. 639 et p. 635.

(22) On voit par une pièce relalive à l’année 1841-1842, que Dupanloup donnait des déjeuners et des dîners à d'anciens élèves -d'Issy et de Saint-Sulpice (Schœnher, lib. laud., 383 n. 2). Mais cette hospitalité coûteuse était-elle encore exercée en 1544 ? C'est bien douteux. L/eñût-elle été, Renan n’en aurait sans doute pas bénéficié.

(23) Cf. infra 544.

258 LA CURIOSITÉ HISTORIQUE l'époque où nous sommes, l’accentuation du dissentiment, qui devait. aboutir, avant deux ans, au départ de Dupanloup (24).

Renan n'était pas suffisamment informé pour craindre cette éventualité. On le voit à sa façon d'apprécier une offre à laquelle il s’attend, et qui, assure-t-il le 16 avril, « pourrait assez peu tarder »: celle d'aller: passer, une fois terminé son temps de Grand Séminaire, « quelques années comme professeur à Saint-Nicolas ». C'est là le premier indice des vues que l'Eglise avait sur le jeune homme: s’il pensait à elle, elle pensait à lui. Et elle lui faisait encore d’autres avances, plus déclarées même que la précédente.

Dans les projets de l'Archevêque, les Sulpiciens s’intéressaient surtout à la maison des Hautes Etudes, pour laquelle leur collaboration serait requise. Justement le propre Directeur de Renan devait en être, disaitil, «une des colonnes ». Or les fins de cette fondation «seraient assez nombreuses et assez larges pour satisfaire tous les goûts » : l'élève: de M. Le Hir ne désirerait-il pas y entrer ? Dans ce cas, M. Baudier lui « donnait à entendre, par plusieurs mots couverts, qu'il ferait en sorte: que la porte lui en fût ouverte ». Et cela, sans préjudice de sollicitations directes, que l’auteur des Souvenirs rappelle ainsi: « Mon caractère doux e& mes habitudes studieuses, mon silence, ma modestie plurent [aux Sulpiciens], et je crois que plusieurs d’entr'eux firent tout bas la réflexion que me communiqua M. Carbon: « Voilà pour nous un futur bon confrère » (25). Que M. Carbon ait été ou non l'unique truchement, Ernest peut entretenir sa sœur, le 16 avril, des « propositions même assez explicites » qu'il a reçues, et qui l’assurent d’être aceueilli « à bras ouverts » dans la Société.

Ainsi ses goûts et ses besoins intellectuels seront si peu combattus, qu’il a presque l'embarras du choix. Aussi sera-t-il (c'est lui qui le souligne) « difficile ». Le calcul des avantages et des inconvénients l'engage ainsi dans des vues auxquelles il s’est dérobé jusque-là. Il s'occupe maintenant de son avenir, s'il ne s’en laisse pas « préoccuper ». Et voici à peu près la forme encore incertaine qu'il lui donne.

Rester à Saint-Sulpice jusqu'à la rentrée d'octobre 1845, mais n'y pas faire, bien qu'il en ait la faculté, une troisième année. Accepter, pendant un ou deux ans, le poste de Saint-Nicolas; se retirer ensuite chez sa mère. Puis entrer peut-être aux Hautes Etudes, ou dans la Compagnie de Saint-Sulpice, mais avec l'intention de quitter celle-ci au bout de ‘quelques années, pour vivre en famille.

Ainsi Ernest tient peu de compte de l'offre d'Henriette. Celle-ci, on s’en souvient, lui avait proposé de lui fournir « l'occasion de voyager avant [son] entrée définitive dans l’état ecclésiastique ». Mais il ne s'est

(24) Cf. Schoenher, lib. laud., II, 409. Dès le 6 août 1844 (Renan était alors em vacances à Tréguier), l’Ami annonça la nomination d’un autre ecclésiastique comme archidiacre de l'arrondissement de Saint-Denis, à la place de Dupanloup, dont la relraile était consolée par un canonicat (t. CXXIT, 265).

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