‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 126 sur 369 · PERSPECTIVES D'AVENIR · texte numérisé non relu

PERSPECTIVES D'AVENIR

pas laissé tenter, lui qui pourtant devait être un si grand voyageur (26). Sans doute il veut bien reconnaître que son esprit gagnerait à s'élever par là «au-dessus des préjugés partiels et bornés » : cette considération ne suffit pas à l’éloigner de Paris.

C'est qu'il désire y « fréquenter certains cours », s'y « livrer à “certaines recherches qui ne peuvent se faire commodément » que dans la capitale. Les faits une fois « amassés », il irait les « ruminer à son aise » en Bretagne, et y « müûrir certaines idées ». Programme mystérieux, mais qui atteste que l'inquisition de la vérité, vague jusque-là, s'est creusé un lit. Elle se poursuivra désormais dans une direction nouvelle, celle qu'a ouverte, sans doute, l'exégèse biblique. Et le terme n'en est pas aperçu, puisque Renan se promet d'obtenir, avant de devenir Sulpicien, l'assurance « de n'être employé que dans les séminaires du diocèse de Paris ».

Que la vérification du catholicisme soit intéressée dans ces études personnelles, comment ne pas le croire ? Le jeune homme a l'air d'y supposer une issue favorable, étant donnée la nature des fonctions qu’il envisage d'accepter après sa docte retraite. Mais c'est plutôt là un but provisoire, qu'il se fixe « pour régler sa marche ». A de certains moments, la lettre du 16 avril fait apparaître les situations ecclésiastiques entre lesquelles Renan hésite, comme des simulacres que caresse tour à tour un désir sans énergie, dont le véritable objet est ailleurs.

Et c'est une des raisons qui le rendent circonspect dans le présent, ‘exigeant pour l'avenir. Voyez-le accueillir les propositions de ses Supérieurs. Il est à leur égard aussi poli qu'avec sa sœur, et aussi évasif. ‘Comme il prend soin de ne pas la décourager, en se réservant la faculté de profiter de son offre vers octobre 1845, il a « garde de rien répondre » aux avances de M. Carbon. La maison des Hautes Etudes lui conviendrait mieux, à cause de l’élasticité de sa destination. Mais elle m'existe que sur le papier; avant d'y entrer, il en examinera « de près l'esprit et les constitutions ». Quelle impeccable prudence ! S'il a si longtemps disputé sa liberté à Dieu, ce n'est pas pour l'aliéner sans précaution entre les mains des hommes. Voilà pourquoi la Société de Saint-Sulpice serait la seule où il consentirait à s'agréger. De peur qu'Henriette ne l’assimile à une « congrégation », et ne se récrie, il évite lé mot fatal, et il donne quelques éclaircissements sur la Compagnie de M. Olier. Le statut n’en comporte, explique-t-il, « ni engagement ni promesses » : parmi les Sulpiciens, comme parmi les séminaristes, « la juxtaposition est le seul lien »; le retrait demeure toujours possible (27). Et d'ailleurs, que d'avantages ! Henriette sera particulièrement sensible à celui-ci : « Ces Messieurs n'étant chargés que des grands séminaires, le professorat n'y a pas les épines que présente nécessairement l'enseignement élémentaire et classique ».

(26) Ci. Fhyages, 123 : « Il est honteux que l’homme quitte sa planète sans en avoir connu le plus possible ». D'un (27) Ces indications sont exactes ; Renan exagère seulement quand il ajoute : « La

plupart de ceux qui s'y attachent s’en retirent au bout de quelques années » (L. Int.; 471):

On pouvait lui répondre, et sa sœur n'y manqua pas, qu'il allait commencer par être chargé à Saint-Nicolas d'un « enseignement classique ». N'y répugne- -t-il pas ? Le régime de la maison, pourtant, n’est pas de nature à lui apporter une compensation. À supposer que sa lettre du 29 mars en ait exagéré les « misères », afin de flatter l’antipathie de Liart pour une institution où il a été malheureux, Renan lui-même garde de l'année 1840-1841 un vif ressentiment. Comment passe-t-il si facilement sur ses souvenirs et ses appréhensions ?

C'est qu'il compte éviter les inconvénients par une politique appropriée (28. Et puis, tout en jugeant l'abbé Dupanloup avec clairvoyance, il persiste à se sentir un faible pour lui ; il estime, il aime ses qualités d'esprit et de cœur : sa «pénétration remarquable », sa « générosité de sentiments et son élévation assez rares ». Enfin, en admettant qu'il doive faire un sacrifice, il y est prêt, vu le bénéfice qu'en retirera son esprit. Pourvu qu'on lui laisse les moyens de compléter son instruction, le futur répétiteur de la pension Crouzet montre peu d'exigence.

Ainsi, les maisons religieuses ne sont pas pour lui des instituts spirituels où s'exerce la milice du Seigneur, mais des pensions confortables, auxquelles sont parfois annexés des Cours utiles, comme celui de M. Le Hir. Voilà l'espèce d'avantages qui le retint dans l'Eglise, lors même qu'il fut décidé à la quitter finalement; voilà ce qu'une fois sorti de Saint-Sulpice, il se félicita de retrouver à Stanislas, par crainte de l'hôtel garni et du contact du monde. Que l'Eglise fournisse le lit et le couvert : son nourrisson la tient quitte du pain de l'esprit, qu’il demande à d'autres.

En 1844, le séminariste a encore, il le sent, beaucoup à apprendre d'elle. Il veut demeurer l'année suivante au Grand Séminaire, pour « avancer les études théologiques et perfectionner celle de l’hébreu ». Mais ce séjour pose une question qui s'éludera malaisément : celle des ordres à recevoir. Renan n'est déjà plus dans l'état d'esprit de janvier : tout palpitant alors de l'agitation causée par la tonsure, il a prié, n'ayant pas de plus cher espoir, la Providence d'achever l'œuvre commencée. Maintenant il est bien rassis : s’il s'attend à devoir faire, d'ici quelques mois, un second pas, cette perspective ne le trouble guère. Que l'acceptation des ordres mineurs soit à ses yeux sans conséquence, peut-être: mais qu'adviendra-t-il après ? Son silence surprend d'autant plus qu'il aurait eu l’occasion de le rompre. Une lettre de Liart, du 11 mars, lui apprend que son ami a reçu, le 2, le sous-diaconat. Avant un an, celui-ci sera prètre (29). Renan se le dit, mais en profite-t-il pour réfléchir sur lui-même qui, premier au Collège et par la science, s'est laïssé distancer dans la hiérarchie sainte ? A peine : un humble souhait lui sert de diversion : «Dieu ! que je voudrais. te servir ta première messe ! »

(28) A l'égard des confrères, « se mettre à couvert » en s'isolant; vis-à-vis du Supérieur, « ne prétendre pas lui disputer le gouvernement de sa maison » (1b., 167-168).

(29) I pouvait l'être, en effet, pour Noël 1844, en devenant diacre à la Trinité. En fait il mourut diacre, en avril 1845. Cf. Cah. de Jeun.., 400. Les dates de sa naissance (1818) et de ses ordinations nous ont été indiquées par M. le Secrétaire-Ar CUS de l'Evêché de Saint-Brieuc et Tréguier.

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