‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 127 sur 369 · SAUVEGARDE DU «TYPE · texte numérisé non relu

SAUVEGARDE DU «TYPE

Pour peu qu'il soit descendu en lui-même, il aurait trouvé sans doute: le confus désir d’'ajourner jusqu'après Saint-Sulpice, jusqu’après Saint- Nicolas, jusqu’au terme de ses méditations bretonnes, la décision irrévocable, que Liart, après tout, n'avait prise qu'à vingt-six ans.

Qu'il n'ait pu sérieusement, en dépit de ce précédent, se flatter de cette espérance, on le croira sans peine. Mais que son état d'esprit se soit accommodé de cetle indécision, cela ressort d'un examen de ses pensées (30).

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Au lendemain des Principes de Conduite, circonstances et perspectives deviennent plus favorables au «type» de Renan, qui se définit ainsi : « [Je ne me crois pas] destiné à être un homme d'action proprement dit ;… la pensée serait plutôt mon domairie ». Or l'Eglise offre de bons abris pour le penseur ; elle respectera ses «inclinations ». Qu'est devenu cet article du Règlement intérieur, où le tonsuré songeait à « mortifier ses goûts » ? I1 ést bien question maintenant de retouche ou de réforme! Il a suffi au jeune clerc de conduire avec une habileté persévérante les examens des marques de la vocation, pour que personne ne songe à iui imposer un ministère auquel Dieu, affirme-t-il, «ne l’a jamais appelé». Rien de plus propre à préserver le naturel, que d'y montrer une indication de la volonté divine. Quant à la vie privée, pour laquelle Renan se pressera d'échanger la vie de communauté, il n'en parle qu'aux siens, mais avec le visible souci de s'en prouver la

légitimité, ainsi que celle de l’image qu'il s’en trace dès à présent.

Il reprend donc l’analyse de l'âme, où il discerne comme une « compensation » des facultés. L'homme complet ne sait pas seulement. «penser », mais «sentir». Des expansions doivent interrompre la réserve et le silence, et le « rêve », suppléer à la réalité. C’est là une «loi de notre nature » : terme ambigu, sorte d’impératif pour qui tient aux sentiments tendres, à l’«amitié» tout au moins, que «la nature à instituée ». Qu'à peine a-t-il écrit ce mot, Renan y joigne un correctif, ou plutôt son équivalent théologique (31), n'importe: la voie où ül s'engage est de celles qui mènent loin. Ne se dit-il pas, dès ses premiers pas, que le Créateur ne saurait mutiler sa créature ? que l'organe autorise la fenction ? Dans un autre domaine, l'existence de la ‘raison entraînera l'exercice de la critique. Dans celui de la sensibilité, au nom de quoi l’amour filial et l'amour fraternel seraient-ils seuls permis? Déjà sa sœur fait le charme de l’intérieur où il aspire à goûter un jour l’«amitié pure », sous l'aile de la Providence. Vœu de la nature encore incomplet, qu'il commencera par réaliser, en attendant qu'Henriette s’efface devant Cornélie.…

(B0) DL UInt., 165-171; RTMInt:,,258, 255; 253"; L: du Sém., 238. (34) « La nature, c'est-à-dire la Providence elle-même... » (L. Int., 172).

262 LA CURIOSITÉ H!STORIQUE

Quelque idée qu'il se forme du bonheur, c'est bien vers là qu'il continue de tendre. Henriette en serait un « élément nécessaire »; le séjour en Bretagne rendrait leur mère heureuse, et lui aussi. Cependant cet avenir n’est peut-être qu'un mirage. S'il ne hausse pas Renan jusqu'à Dieu, le sentiment de notre fragilité renforce son idéalisme. Le beau, le bon, le vrai, voilà ce qui vaut nos sacrifices. Le hasard ne peut rien sur un bonheur qui réside dans l'attachement aux «principes de droiture et de vérité». La morale du jeune homme s’affermit ainsi, sans se durcir, par une sorte de stoïcisme tempéré. Mais en même temps elle s'éclaire d'un reflet lointain encore: celui de la gloire. Plaise à Lacordaire d'y voir «un poison subtil qui pénètre l’airain des cœurs les mieux placés » ; Renan ne croit pas pécher, en ressentant cette « doueeur de la gloire» qui l’a touché dès Saint-Nicolas, et dont Pascal à Issy ne l’a désabusé que momentanément. Il estime à présent qu'elle «n’est pas une vanité, quand on sait l'entendre ».

Par là, elle diffère de l’«opinion », que le catéchiste déclare « méprisable », Envers celle-ci, envers les «méprisables biens d'un jour », envers les «folles joies et ce qu'on appelle les plaisirs », il affecte un détachement tout sulpicien, un ton de sermonnâire (32). Il n'y a pas — se trompe-t-il d'objet ? — jusqu'aux soucis, pourtant utiles au chrétien, qu'il ne se surprenne à regarder sous Faspect de l'éternité. Attitude plus facile à un reclus qu'à ces mondains auxquels Bossuel s'adressait; Renan n'est pas un Polyeucte, à qui les plaisirs ont livré la guerre. Il repousse, sincèrement et sans peine, ce qu'il ne connaît pas, ce qu’il n’aimera jamais: la vulgarité intéressée.

C'est là, pense-t-il, rester fidèle à la promesse de renoncement prononcée en recevant la tonsure, et à laquelle il tend à réduire son engagement. Celui-ci perd de sa signification positive, et davantage ‘encore de son caractère confessionnel. Cette consécration à la Vérité, Ernest la présente à Henriette comme «le préambule de toute recherche vraiment sérieuse ». Le rite accompli est soumis au même symbolisme que naguère le Voyage des Mages : s’il eût été «chef de Quelque école», Renan aurait imposé à ses disciples cette initiation à la philosophie. C'est assez dire qu'il n'y voit rien absolument qui le lie ni au clergé, ni même au catholicisme : «Soit que j'eusse embrassé ou non l’état ecclésiastique, je dis plus, quels qu'eussent été mes sentiments sur la religion. une vie sérieuse et retirée. eût toujours fixé mon choix : or voilà tout ce que j'ai promis». Et comme son idéal n'a jamais varié, cette promesse aurait pu être faite à n'importe quelle date : il ne s’est engagé le 23 décembre qu'à ce qu'il a toujours, sans

(32) Il en restera quelque chose dans l'Avenir de la Science, dont certaines phrases rappellent de très près la lettre du 16 avril. Cf. L. Int., 164 : « En renonçant pour la

vérité aux vanités et aux superfluités », el Au. de la Sc., 490 : « … Renonçant aux vduités et aux superfluités de la terre. », — L. I., 165 : « Si jamais je devenais un homme... attaché à ces méprisables biens..…., alors seulement je croirais avoir manqué

à ma promesse », et Av. de la Se., 491 : « Je ne me tiendrais pour apostat [le séminariste, en 1844, n'avait pas eu l’idée ou le courage d employer ce mot] que le jour OÙ... Je prostituerais ma vie à des choses inférieures ».

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