RENAN ET L'ESPRIT CHRÉTIEN
hésitation, eu le dessein d'accomplir. La cérémonie n’a été solennelle qu'en apparence.
Ainsi le jeune homme dénoue, doucement mais sûrement, les liens dont on devait le croire attaché. Un autre s’en serait tiré en revendiquant le droit de reprendre sa parole : mais Renan répugnerait à révoquer un « engagement d'honneur ». « Pour un cœur bien né, une promesse équivaut presque à [une obligation], à plus forte raison, lorsque cette promesse s'adresse à Dieu même ». Plutôt que de ne pas
tenir ce qu’il a promis, il se persuade qu'il a promis ce qu'il veut tenir.
Que remplit-il, en effet, de son programme, sinon sa partie profane ? Son ardeur mystique est éteinte, sans avoir amélioré sa piété. On ne peut assurément exiger d'un séminariste, à travers tant d’'exercices et d’offices, une continuité d’extase. Mais comme Renan, à l'église Saint-Sulpice, a les yeux ouverts sur le beau monde ! Spectantes spectaculum.…. En juillet, à la Chapelle, comme il aperçoit vite un visiteur, d’un bout à l’autre de l'édifice ! Et sa dévotion n’est pas plus pratique que contemplative. Quand on lit certaines Vies de Sulpiciens, on les voit attentifs à se mortifier, par exemple en ne déjeunant qu'à moi tié, ou pas du tout. En quoi leur élève ne songe guère à les imiter. Sa fatigue d'estomac lui sert à éviter les abstinencés du Carême :- il se fait «dispenser du jeûne et du maigre à quoi il l’attribuait» (33). Le 15 mai, il se propose de hâter la joie des embrassements mater-
nels, en profitant de «la plus légère indisposition», etc...
Ainsi sa conduite, non plus que ses projets, ne donne une haute idée de son esprit chrétien. Et l'opinion sur ce point serait arrêtée, n'était une des lettres de cette période, celle du 29 mars- Ici, en effet, : l'ami de Liart exprime des considérations que Rodriguez eût avouées ; « combat », « tempêtes », « calme », « port », sa plume ne recule, pour dépeindre « la vie de l'homme, surtout du chrétien », devant aucune de ces images familières aux auteurs spirituels (34). Qui l'eût cru, que Renan parlerait jamais au nom de l'Eglise militante ? Qu'estce aussi que cette âpre manière de prendre en pitié le monde et la vie? de réconforter le «pauvre» Liart? de tourner en dérision les aspirations de notre «pauvre» cœur? A croire ce moraliste amer, on ne doit se permettre le rêve qu’en riant de soi-même, sous peine de «ridicule ». S'il recommande de «regarder ce qui passe comme n'étant pas », c’est en transposant ce thème dans un registre où s'entend une note ironique. Il ne se dit pas seulement, pour mépriser un chagrin, qu'il «n'y pensera pas dans l'éternité», mais aussi qu'il «en rira dans quelques années ». Et il renouvelle ainsi la conclusion désabusée de l'Ecclésiaste : « Niaiserie des niaiseries, et tout est niaiserie ».
(33) Il obtiendra la même faveur pour le Carême de 1845, sans la moindre raison de santé.
(34) Cf. Prat. de la Perf. chrét., IV, 305 (De la Chasteté) : « Il ne faut s'assurer de rien dans cette vie, c’est une guerre continuelle; il faut s’y tenir incessamment sur ses
gardes. Nous voguons sur une mer orageuse. Nous sommes environnés d’écueils, etc... ». à 18
Cette résignation n'est pas d'un parfait aloi : la soumission adorante du croyant a un autre accent, quand il se rappelle quelle faute nous tient exilés dans cette vallée de larmes, et que la foi et l'espérance lèvent son regard vers le ciel. Ce n’est pas lui qui écrirait, au milieu d’un couplet sur le sens chrétien des épreuves : « Que veux-tu ?.. il faut passer par là : c’est le sort ».
On reconnaît donc, à travers cette méditation morose, le courant de sensibilité qui contrariait, dès 1843, l'optimisme renanien. Celui-ci, malgré tout, persiste à s'affirmer; si les troubles du premier trimestre ne l'ont pas fait disparaître, ne doit-il pas s’accroitre, maintenant que les choses ont si bien tourné, non seulement à Saint-Sulpice, mais à Saint-Brieuc ? Après de longues hésitations, qui l'avaient fait reculer devant le sous-diaconat, à Fépoque précisément où l'élève de M. Gottofrey reculait devant la tonsure (35), Liart s'est décidé à avancer. En se disant «ravi» de cette issue, dont il assure «n'avoir jamais douté », son ami pense peut-être que chez les bons sujets, tout finit par s'arranger. Or, cette guérison des «grands maux» de l'esprit et du cœur, n'est-ce pas Dieu qui l'opère, selon le mot des Confessions, de sa douce main ? Aïnsi Renan, à son heure, a été favorisé de la grâce. Il peut garder bon espoir, même s'il sent mieux qu'auparavant la difficulté de pratiquer sans défaillance les vertus humaines (36).
Dès lors, comment regretter une expérience au terme de laquelle Dieu n’a pas manqué ? Bien plutôt le victorieux se féliciterait-il d’avoir combattu, puisque cette condition est naturelle au chrétien. Ses peines prennent ainsi leur vrai sens ; elles entrent, à leur place, dans un ordre prévu et voulu. N'y peut-on voir, même, une raison de se relever à ses propres yeux, et comme un indice d'élection ? Car enfin, elles impliquent une méditation sérieuse du sacerdoce ; or quiconque y accéderait inconsidérément en serait-il bien digne ?
Ce n'est pas tout : l'intelligence aussi gagne à ces épreuves, et le sentiment altruiste. Tous ceux qui ont passé ou qui passeront par la « cruelle filière » d’où il est sorti, Renan les reconnaît pour ses frères. Tantôt il s'émerveille de retrouver chez Saint Augustin un peu de sa propre histoire ; taniôt il souhaite de répandre sur son prochain cette sorte de charité dont il a fait profession dans les Principes. Non ignarus mali. Naguère, il attirait le jeune Le Gall par l'appât des douceurs mystiques ; maintenant, 1l pense à confirmer, à consoler. Qu'ils viennent donc à lui, les anxieux, les doutants ! « Adroit » directeur ou seulement conseiller, il se flatte de voir clair dans le cœur de ces « malheureux », et d'employer la langue qu'ils comprendront.
On ne se figure pas l'ami de Liart dans ce rôle, sans se demander s’il est assez fort pour le tenir. Se sent-il lui-même, désormais, tout
; c® Ne une lettre inédite de Renan à sa mère du 5 juillet 1843 (vol. 11.474, a r.).
(36) Leur conservalion, croit-il maintenant, est « au-dessus des forces de la nature » (QEA Int., 172). Déjà, tout à la fin de Principes de Conduite, il avait prié Dieu de les soutenir (Fragm. Int., 293).
ÉTAT DE LA CROYANCE 265 à fait exempt de ces troubles qu’il prétend bien soigner chez autrui ? On ne saurait le croire : le dernier bienfait de la tonsure n’a pas tant été de lui épargner toute épreuve que de rendre «moins âcres et plus supportables » celles qu'il subit encore. Sur leur nature, il continue d’être très discret. Les perplexités pratiques n'auraient plus de raison d’être : c'est sa foi qui demeure mal affermie. Et l’on n’est pas réduit, pour le supposer, aux signes qu'on à déjà relevés. Le cercle qui entoure, dans son manuscrit, certaines Notes scolaires relatives à la Foi, n'est pas moins significatif à cet égard que le passage correspondant de sa Rédaction. On y lit « pourquoi il est si facile aux uns de faire un acte de foi, et si difficile aux autres ». La théorie de cette vertu permet au jeune psychologue de raisonner d'elle à peu près comme de la charité. « Rien ne supplée une faculté : c’est demander à un animal un acte de raison pure, que demander un acte de foi à celui qui n’en a pas le don infus et surnaturel » (57). Cette lacune n'est pas sans conséquence : on conçoit, en particulier, que Renan applique, en matière de croyance religieuse, la règle qu'il s’est faite d'affirmer sobrement. Il ne dit pas «la:vérité », mais «ce qu [ü] croit la vérité » ; il-écrit : «J'ai cru trouver la vérité dans la religion catholique ». Même si ces restrictions sont dues au souci de se mettre le plus possible au point de vue dHenrietle,- que penser d’une ‘ conviction si prête à pactiser avec la délicatesse ou le respect humain ? En réalité, le jeune homme ne se parlerait pas autrement à lui-même : tant le système auquel il adhère lui semble relatif et transitoire (38).
Il est donc dans une situation d'attente, comme le montre aussi l'examen de ses travaux. Pendant ce second trimestre, l'érudit et le philologue prennent le pas sur le philosophe. La méthode s'adapte à une matière de fait qui n’est plus la conscience individuelle; les occasions se multiplient d'exercer la « critique » historique. Ainsi se vérifie l’excellence de l'instrument. Que ce soit, plus d’une fois, aux dépens de ce qu'on propose à sa docilité, Renan ne se le dissimule guère. De là des impatiences, des indignations grandissantes. Mais outre qu'elles peuvent passer pour des « réveils » de Satan, elles n'intéressent pas, sauf exception, un point central et vital. Si même celui-ci risque d’en être indirectement affecté, le séminariste ne dégage pas la conséquence. Encore moins relie-t-il entre eux les constats défavorables. En pareille matière, Théologie, Ecriture Sainte, Hébreu n'offrent à l'œil, pendant cette période, que des postes d'attente, éloignés les uns des autres. L'heure n’est pas venue où le doute les parcourra tous comme un courant instantané.
(37) Cf. supra 169 et vol. 11.479, fo 152 v.
(38) L. Int., 159, 161, 164-166, 168-172; Fr. Int., 250-253; L. du Sém., 185; vol. 11.474, fos 126-134.
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