LES MIRACLES
Telle est l'architecture du Traité. Ce qu’elle comporte, semble-t-il, de plus important, c'est le moyen de reconnaître, parmi les religions qui se disent révélées, la véritable. Cet office est rempli par les miracles et les prophéties. Il convient d'examiner de plus près ces maîtresses-poutres.
Les apologistes ne s’accordaient pas toujours sur la nature de la première. Un oratorien avait émis à ce sujet, au XVIII siècle (27). une opinion que Bailly se refusait à partager. Selon Houtteville, le: miracle n’est pas nécessairement hors de l'ordre naturel : peut-être est-il produit par «une harmonie inconnue des lois générales». Il aurait été prévu dès l’origine dans l'ordonnance de la création. Dieu aurait alors fait en sorte qu’ « en vertu des lois générales » se produisissent d'eux-mêmes (sponte), non seulement « les phénomènes ordinaires », mais aussi « les phénomènes extraordinaires » utiles pour confirmer la révélation. Que Renan l'ait ou non avisée là, cette théorieoffre une ressemblance frappante avee un système qui a tenu une très grande place dans la pensée du séminariste, pendant sa seconde année: de séjour à Saint-Sulpice (28). é
A-t-il aussi remarqué la controverse que Bailly soutenait contre ‘Spinoza touchant la possibilité du miracle, et les considérations où l’auteur de la Theologia ne tardait pas à s'engager, sans se piquer beaucoup de demeurer conséquent avec lui-même : prouvant tantôt la religion par les miracles, tantôt le miracle par la doctrine ? Que Dieu puisse faire des miracles, l’apologiste pensait l'établir assez aisément. L’embarras commençait aux créatures angéliques, qui participent apparemment, dans une certaine mesure, à la même puissance. Loin d’être impossible, le miracle serait plutôt trop facile, puisqu'on a tant de peine: ensuite à distinguer les opérations divines des prestiges démoniaques.
A cet effet, il serait bon de savoir jusqu'où Satan peut aller. L'opinion la plus commune veut-qu'il soit capable de suspendre une: pierre en l'air. Mais les prodiges du Christ surpassaient ses forces, el d’ailleurs, la meilleure preuve que Jésus n'était pas le diable, c’est qu’il exorcisa les démons : or nul n'agit contre soi-même.
I1 reste toutefois que les petits miracles sont possibles à Satan. C’est là une séduction contre laquelle on n’a pas à craindre que l’intellect du croyant, soit sans défense. Effectivement, il y a toujours moyen de percer l'illusion. En présence d’un miracle, demandez-vous s'il tourne à notre bien, s’il confirme une religion sainte: dans l’affirmative, 11 est de Dieu ou au moins d'un bon ange. Au contraire, appuie-t-il une doctrine absurde, favorise-t-il le règne des passions, il est du démon. Ce fut le cas des miracles païens, de ceux du moïns qu'on doit considérer comme authentiques. Car Bailly, soucieux de ne point donner des armes au scepticisme historique, évitait de récuser en bloc tous
(27) L'ouvrage La Religion chrétienne prouvée etc, est de 1722.
(28) Cf. déjà dans Trav. de Jeun., 75, l’idée de la « combinaison des lois », et infra 138, 200.
les prestiges- opérés par des idolâtres : beaucoup, certes, sont « de pures fables, comme cent fois l'ont montré les apologistes chrétiens ». Mais les autres s'expliquent par la puissance de Satan.
Certains auteurs rendaient compte pareillement des prévisions justes qui ont pu être faites en dehors des Juifs et des Chrétiens : ainsi, le P. Baltus, dans sa réponse à l'Histoire des Oracles (1707) (29). D'après lui, Satan sait prévoir des futurs prochains. Par exemple, il souffle à son interprète l'annonce d’un mal qu'il se propose de faire ; il divulgue ici ce qui s’est passé là-bas, et cette nouvelle, que la grande distance empêche -de connaître humainement, stupéfie les foules. Mais le diable est incompétent en fait de futurs contingents : dans ce domaine il ne donne que des réponses équivoques, « comme le savent bien, » ajoutait Bailly, « tous les doctes ».
Que si maintenant l’on quitte le champ du possible pour celui du
réel, on rencontre, à côté de certaines difficultés, des sujets de triomphe
pour la bonne cause. Quoi de plus convaincant, par exemple, que la prophétie de Daniel, preuve seconde de la messianité du Christ? S'il ne reproduisait pas telle phrase d'Abbadie sur « le flambeau » que ce texte fournit aux apologistes (30), Bailly n’en partageait pas moins l'opinion du protestant béarnais. Et il imitait aussi la pratique ordinaire des défenseurs de la foi chrétienne, en déniant toute valeur aux « arguments négatifs » susceptibles de gêner ses thèses. On sait ce qu'il faut entendre par cette expression : elle désigne toute induction qui se tire du défaut, de l’absence, du silence. Voltaire en a fait usage quand il s’est étonné que les fastes éclatants du Pentateuque n'aient eu aucun écho dans les relations païennes (31) ; de même, il est singulier que ni les Juifs, ni les Grecs, ni les Romains n'aient dit mot des miracles évangéliques. Ce silence porterait -à les révoquer en doute. A quoi Bailly répondait : 1° "Nous ne possédons pas tous les livres de lantiquité : beaucoup ont été brûlés dans «la fameuse bibliothèque de Ptolémée»; d'ailleurs, les druides ont-ils laissé des ouvrages sur la conquête des Gaules par César ? 2° Dans les tribunaux civils eux-mêmes, le silence de certains hommes ne prévaut pas contre la déposition expresse des personnes qui ont vu.
Or les faits rapportés dans l'Ecriture sont garantis par des témoins véridiques. Bailly reprenait à ce propos la démonstration classique dônt la Philosophie de Lyon, ou mieux la Philosophie de Bayeur, avaient appris le mécanisme à Renan dès ses premiers mois de séjour
à Issy (32): application des principes généraux de la « certitude histo-.
(29) Ci. Ess. Psych., 40 n. 1.
(80) 11 répand, disait l’auteur du Traité de la vérité ele. (1684), « un tel jour sur les autres [preuves] qu'on ne sait lequel on doit plus admirer, ou l'évidence de la vérité qu'on y trouve, ou l'aveuglement prodigieux de ceux qui n’aperçoivent pas celte évidence » (Apud Monod, De Pascal à Chateaubriand, 116).
(31) Cf. Phil. de l'hist., 1765.
(32) Cf. P. Lasserre, E. Renan à Issy. Premiers pas hors de la foi. Merc. de Fr. 1928, t. CCII, pp. 601 sq.