RAPPORTS DE LA FOI ET DE LA RAISON
Pour déterminer cet objet, il est nécessaire de rappeler — et Renan n'y manque point — comment « les psychologues » discernent dans tout jugement la perception de d'intelligence et l'adhésion de la volonté. Ce que l'intelligence perçoit ici, c'est la raison générale de croire, en d'autres termes, « la révélation divine, fondée elle-même sur la véracité divine ». « De quelque dogme qu'il s'agisse, il faut toujours en dernière analyse parvenir à ce résultat, qu'on le croit parce que l'Eglise le propose, que l'Eglise le propose parce que Dieu l’a révélé, et qu'on croit Dieu le révélant parce que Dieu est vérace ». Qui ne reconnaîtrait dans ce schéma logique la ferme main de Renan ? Encore ne serait-il pas complet, si l'on n’établissait enfin que Dieu est vérace. Proposition dont il y aurail cercle vicieux à s'assurer autrement que par la raison. Ainsi l'on aboutit à tout appuyer sur cette base, -et la foi, M. Icard le souligne, n’a pas son fondement dans l’ordre surnaturel : c’est même en quoi elle se distingue des autres vertus théologales.
Aussi bien cet office n'est-il pas le seul qu'elle attende de la raison. Il faut que celle-ci parvienne au fait de la révélation, en «posant certains préliminaires indispensables... qu’on ne péut chercher qu’en elle, comme de se poser elle-même, le monde extérieur, la société etc. et de plus d'examiner les motifs de crédibilité ». Après l'acte de foi, elle doit soutenir l'existence et justifier l’enseignement de la révélation, en résolvant les objections, en cherchant des traits apologétiques dans la science de l'homme et du monde, etc. Si l’on veut se former une idée plus précise de ce travail, la Dissertation sur le Péché originel en offre un modèle, don! Renan se complaît à retracer les principales dispositions.
On y voit quelles limites la raison doit s’assigner. Lorsqu'elle s'emploie à la tâche préalable de rendre la voie libre à l'action de la grâce, qu'elle ne prétende pas produire jamais la foi ; et que, pendant l'acte, elle sache abdiquer. En général, il est bon qu'elle se laisse « pénétrer et diriger » par la foi, « car elle demeure toujours faillible par sa nature ».
Cette dernière recommandation est significative. Si M. TJcard ne repousse pas l’aide de la raison, c'est qu'il est incapable de supposer un exercice correct de cette faculté qui ne tourne pas à l'avantage de la foi. Il maintient bien la nécessité de l'obsequium ratiomabile en rappelant le mot de Saint Thomas : « L'homme ne croirait pas, s'il ne voyait qu'il faut croire ». Mais comment l'esprit est conduit à cette vue, le Sulpicien ne le recherche pas au juste. Vérifier les « titres de la foi » lui importe moins que de préserver la doctrine de l'Eglise sur la liberté et le mérite de l'acte de foi.
Ces qualités, l'auteur de la Dissertation en convient, paraissent malaisées à expliquer. Sans doute elles ont lieu de s'exercer, la « difficulté intrinsèque » des mystères demeurant entière. Pourtant elles ne seraient Eas ce qu’elles doivent être, si l'évidence de la révélation était invincible, comme celle des axiomes qui nécessitent l'intelligence. D'un autre côté, il faut que cette évidence soit suffisante pour ne laisser aucune excuse à qui s'y dérobe. Disons donc que tout dépend de la préparation morale du sujet. S'il est de bonne foi, s'il a un cœur pur, il ne doutera pas plus
du fait en question que d'un axiome de géométrie. Dans le cas contraire, il n'évitera pas « quelques nuages » ; ou même il imilera ces Juifs qui, forcés d'admettre les miracles de J.-C. en concluaient non l'obligation de eroïre, mais l'opportunité de tuer (5). En un mot, « il y a assez de lumières pour éclairer les uns, assez de ténèbres pour aveugler » les autres. En reproduisant cette phrase des Pensées, l'admirateur de Pascal souligne comme «très remarquable ce fait psychologique » : si l'illumination de l'intelligence dépend de l'état du cœur, c’est, en dernière analyse, « le cœur qui croit » : « corde creditur ad justitiam ».
Quelque floue que soit en certains points cette théorie, elle en laïsse voir suffisamment pour qu'on puisse apprécier cette phrase des Souvenirs : « Le seul accès de colère que Saint-Sulpice ait éprouvé fut contre M. de Lamennais, le jour où cet exalté vint dire qu'il faut débuter, non par la raison, mais par la foi » (6). Saint-Sulpice, en 1844, paraît calmé; que l’école mennaisienne ait voulu « tout fonder ultérieurement sur la foi », M. Icard le lui reproche, maïs sur un ton rassis. Et même la tâche qu’il fixe à la raison après l'acte de foi concorde dans ses grandes lignes avec le plan de « philosophie catholique » tracé par Bautain ou par tel collaborateur de Bonnetty. En tout cas, il n'y a rien là qui ait pu renouveler beaucoup pour Renan la question des rapports de la raison et de la foi.
Il y a longuement réfléchi, non seulement à la fin de 1843, mais pendant son séjour à Issy. Sa Rédaction utilise une citation de J. Simon, qu'on lit déjà dans une pièce de l’année 1842-1843 (7). Vingt mois plus tard, le même sujet l’attirera au Cours de Damiron en Sorbonne. En ce début de 1844, il se contente d’entourer d’un cercle les Notes relatives aux imennaisiens ; et ce qu'il ajoute de son erû n'est pas particulièrement révélateur, même sur les « doutes contre la foi ». Que ceux-ci viennent particulièrement du «défaut de simplicité du cœur, de l'amour-propre, de la négligence à recourir à la prière », cette explication n'est pas nouvelle pour Renan. Qu'en pense-t-il alors ? Se juge-t-il responsable de ses doutes ? croit-il vraiment que s’il les éprouve, la faute en soit à som insuffisante piété, qui le destitue des secours divins ? A supposer qu'il l'ait admise, cette idée rendait le doute cruel, mais elle ne l'empêchait pas de se former. L’avait-il conçu, Renan savait son devoir : « détourner eussitôt sa pensée ». Gela seul constitue, lui disait-on, « un acte de foi implicite ». Incapable d'en faire d'autres, s’il mit parfois sa docilité à suivre cette recommandation, il ne pouvait accepter toujours cette fin de non-recevoir. Quand on veut, on ne manque pas de prétextes pour continuer l'examen ; on se persuade, par exemple, qu'on ne considère l'ob-
(5) Confusion de l'Evangile avec Actes, IV, 16 sq. passa + ui d’ailleurs : comporte pas la décision homicide, à 1 DR A A LD LE
(6)1CR Pensées; ch. XVIII S 2 Rom... XX 10 2 Souv: d'Enj. et de Jeun., 247. (7) En abdiquant, la raison « fait, comme on l'a dit, ..….acte de souveraineté » ;
lorsqu'elle prend pour guide la révélation une fois reconnue, « elle la choisit et ne la reçoit pas ».