NÉCESSITÉ DE LA FOI
jection que pour la réfuter. Et toutes celles qu’on n'a pas osé regarder en face, quel malaise de les sentir s'accumuler dans son passé comine une vague menace !-Si captieux qu’il soit, le filet de la Théologie ne paralyse que les esprits qui y consentent.
Que Renan l'ait secoué plus d’une fois, il n’est pas téméraire de le supposer, lors même qu'il n’en a rien laissé voir dans un travail qui pouvait, ou qui devait être mis sous les yeux de son professeur. N'a-t-i! pas été, par exemple, plus attentif que ses confrères à ce qui leur était dit sur la profession de la divinité de J.-C, explicite pour la première: fois dans le Symbole de Nicée ? sur les circonstances où fut faite l’addition du Filioque, tant reprochée par les Grecs aux Latins ? Fut-il bien satisfait de la façon dont M. Icard,soutenait l'authenticité du Symhole des Apôtres ? « Ils l’ont probablement », expliquait-il, « rédigé avant de se séparer. Quelques-uns ont objecté que les Actes, qui rapportent les événements les plus importants des premières années du christianisme, ne mentionnent nullement ce fait. Cet argument est tout négatif. D'ailleurs, si on ne l’attribue pas aux apôtres, il faut, ou soutenir qu'il a été composé par morceaux réunis ensuite, hypothèse inadmissible, ou dire qu'il est l'ouvrage de quelque Concile [; ce qui n’est pas] ». Cette argumentation ne dut pas paraître au jeune homme trés convaincante.
La suite du Cours était de nature à susciter un autre genre de réflexions. Le Sulpicien y expose la nécessité de la foi. Que son élève ait été choqué, certains tours de la Dissertation porteraient à le penser, malgré cette intrépide déclaration à laquelle l'esprit de Renan, sans doute, adhérait plus que son cœur : « Les principes posés, il ne faut pas reculer devant les conséquences ». Celles-ci n'étaient pas encore trop dures
: à l'endroit des chrétiens non catholiques. Voici un protestant, assez jeune encore pour avoir le droit d'ignorer l’histoire de la dissidence, et qui croit de bonne foi, sur l'autorité de ses parents ou de ses ministres. Sa foi vaut celle d'un catholique, tant qu'il s’agit des vérités communes. aux deux confessions ; s’il croit les erreurs propres à sa secte, elle manque du principe surnaturel. Pour l'instant ce défaut peut ne pas l’exclure du salut. Mais il doit, en avançant en âge, se détacher par l'étu- Ge de son hérésie.
Ce sont là des indications plutôt vagues, comme si M. Icard répugnait à prendre nettement position. Il avait suffisamment à faire, de répondre aux objections que les âmes généreuses élèvent contre la damnation des « polythéistes » et de ceux qui « ne connaissent Dieu que philosophiquement ». Eh quoi ! le philosophe que la contemplation du monde amène aux pieds du Créateur ne répond-il pas aux desseins de Dieu, tels que Saint Paul les certifie ? « Ne paraît-il pas d’abord singulier » que cette croyance soit « frappée d’inutilité pour le salut » ? C'est là, on l’avouera, une « conduite de Dieu en apparence bien singulière ». Elle s'explique pourtant par les principes posés dans le Traité Des Actes humains. Dieu n’est pas seulement l’auteur de la nature, il est aussi celui de la grâce. Or le philosophe ne tend qu'au premier ; il borne son désir à « posséder Dieu, à le contempler d'une manière toute naturelle ».
one LA CURIOSITÉ HISTORIQUE Avertissement solennel, raais dont Renan ne paraît pas s'être ému : à elles seules, la science et les facultés rationnelles sont étrangères à la vue intuitive : elles ne peuvent nous mener à notre fin surnaturelle (8).
Aussi bien tous les hommes ne les possèdent-ils pas également. Il en est chez qui elles manquent, et qui, par surcroît, ne reçoivent pas l’enseignement catholique. Quel sera leur sort ? Nouvelle difficulté, plus grave peut-être : comment admettre que l'ignorance mérite le dam, lors même qu'elle est « invincible » ? Il le faut pourtant, en raison du péché originel. C'est lui qui motive cette punition, car il ne peut être effacé que par « le baptême chez l'enfant, et la foi chez l'adulte ». D'un autre côté, on ne saurait transiger sur ce principe, que « Dieu veut le salut de tous ». Par où sortir d'embarras ? La considération de la liberté humaine, ici encore, en fournit le moyen. Les lumières de la uature, si faibles soient-elles, suffisent pour conduire aux lumières surnaturelles : leur « pure simplicité » met en état d'obtenir le secours de Dieu. Celui-ci ne refusera pas au sujet ainsi disposé, soit de l’illuminer intérieurement, soit de lui procurer, par des occasions extérieures, l’audition de la foi. Que si nul missionnaire ne parvient jusqu'à cet infidèle, s'il ne recoit aucune inspiration, « on doit croire » qu'il offre quelque obstacle à la grâce : sa « bonne foi » n'est sans doute pas parfaite. Ce païen du temps des Apôtres, qui meurt en connaissant à peine le nom de J.-C., n'est pas coupable en ce sens qu'il ait régligé les moyens matériels de se convertir, car nous supposons qu'il ne s'en est pas offert ; mais « peut-être, s'il eût mené une vie plus conforme à la loi naturelle », Dieu les lui eût présentés. Conclusion : «Quiconque meurt dans l'infidélité, c'est par sa faute il a nécessairement négligé quelque moyen qui lui a été donné d'en sortir ». Son destin n'est poins une injustice de Dieu ; c'est, comme les doutes sur la foi, la preuve en même temps que da punition de ses défectuosités intérieures.
Cette apologie ainsi menée à bien, M. Icard avisait à la correction d'une erreur rencontrée sur sa route. Les traditionalistes s'autorisaient du mot de Saint Paul, « Fides ex auditu » (9), vour exelure l'inspiration intérieure, l’ «audition du cœur». Exagération manifeste. L'Apôtre n'a pas voulu indiquer la voie unique par où la révélation est proposée aux hommes, mais seulement la voie ordinaire. À fortiori, n'a-t-on pas le droit de faire de la raison elle-même la fille de l'enseignement. Sans doute, il y a telle ou telle vérité que le Pape Innocent IX et certains auteurs ont pu. en un sens (10), considérer comme un objet de foi, bien qu'on y arrive par le raisonnement philosophique. Mais ce qu'il faut maintenir, ce que
(S) Cf. supra 41, où le Professeur de Théologie Morale avait essayé déjà de donner une idée de la « vue intuitive ». Il ajoutait ici que l'adhésion aux mystères en esl une forme dès celte vie ; elle diffère seulement en degré de la vision céleste mais non en nature.
(OR OM MNT ELTS
(10) Le mot de foi est alors pris dans une signification très large ; et les raisonnements qu'on à en vue sont ceux surtout qui font état du « témoignage des créatures ». Or « la croyance au témoignage est l'essence de la foi ».