DE LA CONDUITE À TENIR ENVERS L'HÉRÉSIE
Renan souligne avec énergie, et « quoi qu'en aient dit quelques philosophes », c'est que « ceci ne peut s'appliquer aux premières vérités (11), puisque nous les percevons par intuition, sans nulle obscurité, ni nul témoignage extrinsèque ».
Ce ne sont là, au demeurant, que discussions entre orthodoxes l'examen des hérésies a une autre importance.
Distinguons, tout d’abord, l'hérésie de l’aposlasie, qui nie toutes les vérités de la foi, et de l'erreur, qui contredit seulement une conclusion théologique (12). Le Côurs des Prolégomènes ayant déjà donné des lumières sur les vérités de fide (13), M. Icard rappelait surtout qu'une proposition doit être tenue pour telle, même si elle n'a pas été définie par l'Eglise, quand elle est «si clairement contenue dans l'Ecriture, que les règles les plus simples de la critique ne puissent la méconnaître ». Il
s'étendait davantage sur les peines encourues par lhérétique, afin de justifier et l'indulgence que l’opportunisme a dictée à SÉGHÉe. et la sévérité dont elle avait pu faire preuve autrefois.
C'est ainsi qu'on a évité d'excommuüunier les Grecs, « pour le bien des âmes engagées de bonne foi dans le schisme ». C’est ainsi encore, qu'on se soucie peu, semble-t-il, d'un précepte- apostolique dont M. Mollevault devait, peu de mois après, interpréter plus fidèlement l'intransigeance (14). Le Professeur de Théologie Morale laissait libres les relations avec les hérétiques, dans les choses indifférentés à la religion. Toutefois il interdisait de participer au culte des sectes séparées, et, respectueux de l'exemple donné par Saint Charles Borromée (15), il n'osait autoriser l'admission d'hérétiques au culte catholique (16). Il spécifiait enfin la conduite à tenir après une conversion au catholicisme. Il est permis, en pareil cas, et pourvu qu'on pratique suffisamment sa nouvelle foi, de « laisser ignorer à quelques personnes qu'on s’est converti, toutes les fois qu’on à des raisons graves d'agir de la sorte ». N'est-ce pas cette morale ecclésiastique qui expliquerait le mieux la manière dont Renan crut. devoir cacher son évolution à sa mère et à ses maîtres de Tréguiïer ?
Un dernier point restait à fixer. La polémique avec les hérétiques est-elle recommandable ? Persuadé qu'il n'avait pas devant lui de futurs émules de Saint Augustin, et. que ces discussions ont pour effet ordi-
(11) Ce terme évoque l’idée du Jésuite Buffier, dont le Traité des Premières Vérités et les Eléments de Métaphysique étaient assez répandus.
(12) On appelle ainsi les propositions « tirées par voie discursive de la révélation », et qui ne sont pas de foi divine.
(13) Cf. supra, 39 et n. 58.
(14) Cf. infra 337, sur IT Jean, 10.
(15) Aux Suisses protestants qui voulaient assister à sa messe, ce Saint avait répondu : « Si vous ne m'’eussiez pas demandé de permission, je ne l’eusse pas empèêché ; mais si vous me la demandez, je ne puis vous l’accorder ».
(16) Quant à cette précision, que l’excommunication mineure frappe toujours quiconque « communique avec un hérétique dénoncé », les séminarisies la durent non à M. Icard, mais à l'auteur du Cours sur l'Eglise.
naire d’ « aigrir les esprits », M. Icard énonçait cette règle et ce pronostic : « N'entreprendre aucune dispute publique sans l'agrément de l'évêque. Il est à croire que celui-ci lPautorisera rarement et difficilement ». L'obtiendrait-on, qu'il faudrait encore « ne jamais donner à la dispute une couleur telle, que la vérité catholique soit comme mise en question, et soumise à l'arbitrage d’un tribunal, surtout laïc ». Tant on se défiait, à Saint-Sulpice, de la méthode des Provinciales.
Les laïcs étaient pourtant bons à quelque chose : à assumer la responsabilité des traitements atroces jadis infligés aux hérétiques. Ge sujet des peines temporelles, le maître de Renan l’abordait le visage haut et le verbe offensif. Il dénonçait. l « erreur grave » d’historiens ecclésiastiques comme Fleury et Bérault-Bercastel, qui attribuent exclusivement à l'Eglise ce qui fut le fait personnel des princes. Ces derniers ont été d'autant mieux fondés à intervenir « par la voie de la force », qur l'hérésie ne se borne pas ordinairement au délit du for intérieur, mais qu'elle est aussi un crime dans l’ordre civil : les Donatistes introduisirent un « brigandage universel », les Albigeois un « horrible débordement de mœurs ». Sans aller jusqu'à ces excès, il est des Etats dont la coustitution est si intimement pénétrée de catholicisme, que leur paix peut être troublée par une simple atteinte à cette religion. M. Icard ne disait rien des autres, où le pouvoir temporel est plus indépendant. Mais pour peu qu'on l’y eût invité, il aurait justifié, même dans ces cas, la répression civile des «entreprises contraires à l'Eglise » : le clergé ne requérait-il pas, n'obtenait-il pas en France des mesures de police contre: le culte de l’abbé Châtel ?
Ces procédés et cette théorie ont leurs avantages ; mais d'un autre côté, ils ne sont pas sans prêter le flanc à une objection des plus rudes : « Si la persécution », pouvait dire un adversaire, « est permise en pays catholique, au nom de la religion de l'Etat, pourquoi ne le serait-elle pas également en pays hérétique ou schismatique ? De quel droit, par exemple, les catholiques protestent-ils, comme certains ne se privent pas de le faire, contre la tyrannie religieuse de Nicolas I en Pologne ?» A quoi M. Icard répondait imperturbablement : « Dans un Etat constitué en dehors du catholicisme, le prince ne saurait agir d'après ces principes » : la qualité de « protecteur naturel » de la religion, il ne la possède que s’il est catholique.
Mais enfin l’on ne pouvait continuer jusqu'au bout à mettre en cause: le seul Prince. L'Eglise devait sortir de l'ombre. Soutenir qu'elle n'eût jamais infligé de peines temporelles, le Sulpicien, malgré certaines affirmations de principe, ne tentait point cette gageure. Il avait beau protester que « la seule sanction pénale de [l'épouse de J.-C. est] la privation des biens spirituels », elle en a, il le savait bien, appliqué d’autres plus. violentes. Au moins fut-ce toujours avec le consentement des princes or pourquoi ne pourrait-elle s'unir à eux ? Entre les mains de M. Icard, tout avait l'air de se réduire à une question de forme, comme si l'injuste: reproche fait à l'Eglise n'était que d'avoir « usurpé les droits de la puissance séculière », Z
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