‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 134 sur 369 · DE LA FOI À L'ESPÉRANCE · texte numérisé non relu

DE LA FOI À L'ESPÉRANCE

et discipline. En tant qu'elles déclarent tel ouvrage contraire à la foi, les décisions de l’Index ont fbrce partout, sitôt qu’elles sont connues. Mais, en tant qu'elles interdisent cet ouvrage, et imposent une peine à ses lecteurs, elles n'obligent qu'après leur promulgation ; or elles n’ont jamais été promulguées en France. L'Index y est si peu reçu, que l'approbation des Evêques était même tombée en désuétude, « tellement qu'avant la Révolution elle était entre les mains du grand chancelier, qui en chargeait quelque docteur de Sorbonne. Et les Evêques étaient soumis à celte législation : Lémoins, les démêlés de Bossuet et du chancelier Pontchartrain », que M. de Bausset raconte tout au long (21). Gependant, l’on ne saurait dire que nos prélats aient failli à leur tâche : les Assemblées du Clergé de France ont condamné des ouvrages incrédules ou libertins de Voltaire, Rousseau, Marmontel, Helvétius, Raynal, etc. L'Index librorum prohibitorum de Rome n'est donc pas le seul à consulter (22). Les statuts diocésains contiennent aussi l'indication d'ouvrages proscrits. Dans le diocèse de Paris, le catalogue en a été ajouté à la suite du Rituel. Certains recueils, d'ailleurs, viennent encore à l'aide des particuliers. M. Icard' recommrandait entre autres le périodique intitulé Bibliographie catholique, où l’on trouve « apprécié dans un bon esprit ce que chaque ouvrage peut avoir de bon ou de mauvais ». -

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Le sujet de la foi étant épuisé, on passait à l'examen des deux autres vertus théologales. Le même esprit pratique continuait à dominer. C’est aux pasteurs que le Sulpicien s'adresse, et aussi (que Renan écoute bien !) aux catéchistes. Il met en garde contre certains procédés de prédicateurs ; il insiste à nouveau sur l'utilité des formules consacrées par l'Eglise : « le secours en est indispensable aux personnes ignorantes et grossières ». À deux reprises, il se réfère au catéchisme, « théologie des fidèles », dont telle formule, son élève le souligne, «résume en peu de mots toute la doctrine de l'Eglise, [et par suite] la plus exacte théologie sur la matière ».

On apprend ainsi la nature de l'Espérance et celle de la Charité. Par là première, nous attendons de Dieu avec une ferme confiance le bonheur éternel et les moyens d'y parvenir; par la seconde, nous produisons avec le secours de la grâce des actes d'amour de bienveillance (sic), par lesquels nous aimons Dieu pour lui-même, nous et le prochain pour Dieu.

Ces deux vertus ressemblent à la foi par plus d'un trait. Tout d’abord, elles sont infuses : leur principe est le Saint-Esprit, comme l’a aécidé le Concile de Trente en prononçant l’anathème contre qui le

.(21) Cf. Hist. de Bossuet, livre XIT, ch. XXIII sg. (22) M. Icard renvoyait à la dernière édition, in-8°, 1832.

nierait (23). En outre, elles se perdent par un seul péché mortel opposé. Enfin, l'espérance a ceci de commun avec la foi, qu'on ne peut faire aucun acte de religion, aucune prière, qui ne contienne un acte d’espérance, comme toute génuflexion, signe de croix, etc. renferme un acte de foi. Entre elles, l'une et l’autre soutiennent des rapports importants à déterminer. Sauf pour quelques âmes privilégiées, que Dieu peut porter directement à l'amour pur, l'espérance doit être, elle est le degré, l'acheminement nécessaire de la foi à la charité. Qu'elle y dispose, l'analyse intérieure nous en convainc, car « rien n’excite plus à aimer que la vue des amabilités de l'objet et le sentiment du bonheur qu'il y a à être uni à lui ». Mais précisément parce qu’elle est une transition, l'espérance toute seule ne sauve personne. Il manquerait quelque chose à la morale chrétienne, si elle ne reconnaissait rien au-delà. Son terme ultérieur est la charité, qui l'emporte en pureté et en perfection, selon la parole de Saint Paul (24) et l’enseignement de l'Eglise.

C'est dans une pareille matière que la Théologie Morale devait paraître un exercice digne d'un psychologue. Pour prouver, par exemple, la nécessité de l'espérance, la raison collaborait avec l'Ecriture et la Tradition ; on en appelait à « quiconque se connaît lui-même » ; et parce qu'ils répondaient à l'expérience, on excusait, en les tirant d'une définition, le nom scolastique des « corollaires ». Enfin, l’ordre d'idées où l’on se mouvait présentait pour Renan un intérêt personnel.

Une arrière-pensée qui sera expliquée tout à l'heure, comman- -dait à M. Icard de respecter la nature des choses, à laquelle il assurait que l'homme se conforme quand il tend à Dieu. Cette nature, en ‘effet, veut qu'on s'aime soi-même, et qu’on désire le bonheur. Que « la créature [soit] faite pour être heureuse », cette proposition était fami- Jière au lecteur d’Abbadie. On lui montrait maintenant comme Dieu s'est servi de ce « penchant de notre cœur » afin de le tourner à notre salut. « Le sentiment de notre bonheur est si fort », note le séminariste d’une façon assez maladroitement inspirée de Pascal, « que la plupart ne s’élèveraient pas à l'amour de Dieu, s'ils n'avaient commencé par l’envisager comme leur propre bien ». Parvenus à la charité, ils -ont leur récompense. Car l’auteur des Observations Psychologiques l'avait déjà remarqué (25), elle « entraîne toujours avec soi un sentiment de bonheur ». Fait qui ne demande plus qu'à être commenté dans l'esprit ‘et selon le vocabulaire des Esquisses : « C’est la délectation qui suit inséparablement l'exercice des facultés bienveillantes ».

. (23) Cetle longue formule qu’on mettait sous les yeux de Renan : « Si quis dixerit elc., anathema sit », n’est+lle pas de celles dont le souvenir lui revint quand il écrivit à Cécile : « Figurez-vous des bouts de phrases qui finissent tous par ces mots : « qu'il soit anathème » (F. I., 18) ? Cf. déjà supra 40: et infra 299.

(24) 1 Cor., XIII, 13. Cf. aussi, sur la supériorité du motif formel de la charité la Somme de Saint Thomas. |

(25) Voir la dix-huitième, in fine (Trav. de Jeun. vS5).

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