‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 136 sur 369 · BOSSUET ET FÉNELON AUX PRISES · texte numérisé non relu

BOSSUET ET FÉNELON AUX PRISES

bonheur. Mais Fénelon lui demandait encore si ce motif secondaire etait essentiel, ou non. Bossuet recula encore, et soutint seulement que c& retour sur soi se trouvait dans le motif de Ja charité, au moins implicitement et à l'état latent ».

Or, « il est certain que la doctrine de Bossuet, dans l’état primitif, ne fut nullement approuvée. Les docteurs de Sorbonne déclarèrent que Bossuet ne connaissait pas la vraie nature de Ia charité, et l'abbé de Chanterac nous apprend qu’à Rome nul ne l’approuvait ». De fait, sa théorie des motifs essentiel et secondaire était nouvelle en Théologie et, doublement contestable. Elle ne permet ni d'arriver à la perfection de la charité, ni de faire à Dieu le sacrifice conditionnel de son salut deux actes concevables et possibles.

Pourquoi, en effet, la grâce ne produirait-elle pas une charité assez ardente pour diriger au moins virtuellement l'exercice de toutes les vertus ? L'âme espérerait alors le ciel, non pour l'amour naturel de soi, mais pour la gloire de Dieu. C’est ce qu'a pensé Fénelon, et cette doctrine, qu'il appuyait sur l'enseignement de .beaucoup de Pères et d'auteurs mystiques (31), « ne fut improuvée ni à Rome ni en France ». De même, ne peut-on dire à Dieu : « Si votre gloire (par impossible) voulait que je fusse damné, j'y consentirais volontiers » ? Rien ne semble l’interdire, à condition toutefois d'ajouter : « pourvu qu’en cet état, je pusse vous aimer ». Car cette restriction est indispensable, de l'aveu même de Saint François de Sales, qui pourtant accorde que les Saints du Ciel seraient prêts à quitter Dieu si sa gloire l'exigeait. Ainsi formulé, nier que le renoncement au salut soit permis, c’est aller contre Saint Paul (32), c’est « blâmer la conduite » des grands saints qui ont sanctionné ce raffinement, non seulement de leurs maximes, mais de leurs exemples ; c’est condamner enfin le plus pur christianisme.

Jusque-là les élèves de M. Icard avaient presque lieu de se demander lequel des deux prélats s'était écarté de l’orthodoxie. Mais enfin le jugement de Rome ne devait pas être négligé plus longtemps. Il fallait bien définir le quiétisme de Fénelon, et mettre le doigt sur l’une de ses « erreurs graves ». Selon lui, il peut exister « un état habituel d'amour pur de Dieu, dégagé de tout mélange d'intérêt propre, et dans lequel ni la crainte des châtiments, ni le désir de la récompense n’ont plus aucune part » (33) ; l'âme peut connaître « certains états d'épreuves extrêmes, où elle est persuadée d'une persuasion réflexe qu'elle est réprouvée ; elle peut adhérer alors au décret de Dieu qui la réprouve, et celui qui la dirige peut lui conseiller d'adhérer à ce décret ». Comme il est bon d’opposer à ces spéculations la prière où J.-C. convie à l’es-

(31) L'un de ces derniers était Rodriguez (cf. ses Traités « De la Pureté d'Intention » et « De la Conformité à la volonté de Dieu », Perf. chrét., t. 1 et IP.

(32) Cf. Rom., IX, 3. Sur le sens vrai à donner à ce passage, cf. infra 326. Quant à François de Sales, voir son Æsprit, 177.

(33) Cf. M. de Bausset, lib. laud., 512. Cet historien se montre plus sévère pour la doctrine de Fénelon, qu’il énonce sommairement.

pérance aussi bien les parfaits que les commençants, puisqu'il leur fail. dire à tous : O Dieu, « que votre règne arrive » (34) !

Ainsi tous doivent mériter, chacun selon sa mesure, el en S'approchant plus ou moins des hauts degrés qu'ont atteints un très pelit nombre d'âmes élues. Sans s'interdire à cet égard les conjectures d'une dévotion subtile (35), le Sulpicien ne voulait pas qu'on se contentât d'admirer chez autrui ce qu'on était soi-même hors d'étal d'accomplir. Il tenait à dégager pour ses auditeurs leur devoir personnel, en leur indiquant la dose de la charité indispensable au salut. Et cette instruc-. tion fut plutôt de nature à rassurer Renan qu'à l’inquiéter.

Il apprit ainsi que la perfection de cette vertu n'est pas commandée. « D'après un enseignement très fondé, comme nous le verrons au Traité De lu Pénitence, la charité qui suffit pour la justification est la charité proprement dite, ou parfaite ». Quelle pureté elle doit avoir, quelle efficacité, quelle souveraineté, pour que ces qualités satisfassent à la loi, M. Icard se mettait en devoir de l'établir, tout en spécifiant bien que la charité parfaite n'a pas besoin d'être très intense. Et pourquoi ? C'est qu'il faut (rien n'entrait mieux dans les idées du séminariste) compter avec le « tempérament, l'organisation physique ». « Tout ce qui frappe les sens et la partie sensible de l'âme est beaucoup plus propre à l'exciter, que ce qui ne la touche qu’en sa partie supérieure ». Aussi une âme pourrait-elle éprouver « une douleur plus intense quant à sa vivacité de la perte d'un bien temporel que de la perte de la grâce de Dieu », et pourtant satisfaire pleinement au précepte de la charité.

En somme, dans une vertu, on n’est tenu d'accomplir que ce qui touche à son essence, et non point sa modification ou perfection. Que! juste motif de «consolation », et comme la voie du salut en est élargie ! Non qu'il y ait lieu cependant de bannir toute inquiétude à l'endroit de notre avenir surnaturel: cette appréhension même est profitable, puisque nous pouvons être d'autant plus certains de posséder Dieu un jour que nous la ressentons plus vivement ; elle doit done augmenter, loin de la détruire, « notre confiance en la bonté divine ». Mais c'est à la condition qu'il ne s'y mêle jamais un doute sérieux concernant les promesses de Dieu et sa fidélité à les remplir. Certes, cette question-ei est grave et difficile ; et le regard peut être anxieux, qu'on jette à.la dérobée sur le Traité De. la Grâce (36). Néanmoins rien ne saurait prévaloir contre cette certitude : « L'Evangile nous oblige de croire que Dieu veut le salut de tous », et surtout qu'il « s’est engagé par une providence particulière » à assurer celui des baptisés, en leur don-

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(35) « L'intensité souveraine de la charité n'a dû se trouver qu'en la sainte âme de N:=S., ou en celle de la T. S. Vierge à un degré inférieur ». De même quant à la perfection de son intensité : « Nous croyons que N.-S. et la TS. Y lerge sont restés

toute leur vie dans celle disposition, el que plusieurs saints Ÿ ont passé de longs. temps ». :

(36) On y rencontre, écrit Renan, « des théories désolantles » au sujet du salut.

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