L’ACTE DE CHARITÉ ET L'AUMÔNE
nant « toutes les grâces dont ils ont besoin ». Le Concile d'Orange « 3 fait là-dessus un décret qui est passé en dogme ». Ainsi, comme son contraire la présomption, le désespoir est un péché, non seulement. contre l'espérance, mais encore, par le fait même, contre la foi divine.
Il faut mettre au point pareillement la théorie de l'acte de charité, que certains prédicateurs et auteurs spirituels développent d'une manière dommageahle aux fidèles. Que les auditeurs de M. Icard s’enfamment pour leur compte aux ardeurs d'un M. Gottofrey ou d'un M. Pinault, l'essentiel est qu'ils dirigent autrui. d'après de sages principes, établis en vue de la règle, et non pas de l'exception. Quand l’accomplissement d'un acte est pour tous un précepte essentiel, il ne convient pas de le présenter comme un héroïsme « tellemtent difficile qu'il ne saurait être que le partage de quelques âmes de choix ». Il y a lieu de se montrer encore plus accommodant à l'égard du fidèle qui est à l’article de la mort. Va-t-on, pour qu'il produise un acte de charité, lui faire comprendre l'essence de cette vertu ? Non : ce ne serait « ni nécessaire, ni expédient », vu que « cela ne serait propre qu'à lui troubler la tête ». L'ignorance, la légèreté où l'erreur, pourvu qu'elles soient de bonne foi, dispensent même de l'acte de charité : à condition, bien entendu, que le moribond reçoive les sacrements. S'il en est ainsi à son moment suprême, l’on doit s'attendre à ce que le chrétien ne soit pas obligé durant sa vie à produire un grand nombre d'actes de foi, d'espéiance ou de charité. En effet, en dehors de cas assez rares, il suffit, pour entretenir ces vertus, des prières du matin et du soir.
On se conserve par là dans une disposition habituelle d'aimer, non seulement Dieu, mais le prochain, envers qui ce sentiment comporte plusieurs devoirs. M. Icard recommandait particulièrement l'aumône, la plus méritoire des œuvres de pénitence. Pour la justifier, il posait. aes principes hardis : « Considérons l’ordre providentiel. Dieu a créé le monde pour l’homme ; donc si quelqu'un en est privé, il est privé d’un droit ». Sans doute voyait-il la portée d’une telle formule, car il ajoutait aussitôt : « Ce n’est pas un droit immédiat, vu que l'inégalité des fortunes est aussi dans l’ordre providentiel ». Cette restriction ne l’empêchait pas toutefois de maintenir intacte « la fin primitive : le monde pour tous ». Il est probable que ce communisme théologique sourit au pauvre Breton : il le reprit plus tard, en le raffinant, à propos de Saint François d'Assise.
Son maître n’évoquait pas ce précédent. Il avait assez à faire de munir ses élèves d’une sorte de barême auquel ils pussent se reporter dans la suite. C’est ainsi qu'il fixait à 4 ou 5 % du revenu le taux que l’aumône devait atteindre, pour secourir des nécessités graves. Ici encore, cependant, il ne se départ pas de sa circonspection. Eloigné de cet esprit d'intrigue que Michelet venait de reprocher aux Jésuites, il respecte la paix des ménages. Le mari s'oppose-{t-il à l'aumône, il suffit d'« énoncer le devoir sans entrer dans le détail, ear [on] ne connaît pas l'intérieur de la famille ». De même pour l'observation du troisième Com mandement. Si l'enfant ou la femme sont empêchés de sanetifier le
dimanche, le Sulpicien ne les dressera point à une résistance {rop accusée : « Des représentations énergiques suffisent, leur conscience sera alors tranquille ».
D'ailleurs, la prudence n’est pas la seule qualité dont le confesseur ait besoin. Il doit mettre en œuvre beaucoup de perspicacité, s’il veut distinguer dans certains cas l’antipathie de l'indifférence et de la haine. M. Icard ne condamnerait pas la première, qui est affaire de tempérament. Mais il faut veiller à ce qu'elle ne dissimule pas la dernière, ou à ce qu'elle n'y conduise pas par l'intermédiaire de la seconde. Cette leçon de psychologie, qu'on apprécierait volontiers, s'accompagne de deux indications théologiques, moins propres à satisfaire une conscience laïque. Selon le Professeur de Théologie Morale, on peut sans pécher désirer la mort d'autrui, si c'est pour éviter un mal spirituel ; même si le mal qu'on redoute est temporel, il n’y a faute que par l'impatience du désir. Le paragraphe relatif à la correction fraternelle contredit davantage encore les notions mondaines. Quand le prochain n'a pas tenu compte des premières admonitions, on doit le dénoncer au supérieur, surtout au cas où les mœurs ou la doctrine seraient en jeu ; alors l'obligation est grave, et s'impose aux professeurs comme aux séminaristes. Une seule considération en dispenserait : si la dénonciation devait « compromettre » son auteur. Cette règle n’était pas pour rendre Renan plus favorable au gouvernement ecclésiastique, ni plus abandonné dans ses relations avec ses confrères |! |