DE LA PRIÈRE
phrase de Saint Augustin, qui répond tant bien que mal à Renan : « Dieu invite à faire ce qu'on peut avec la grâce qu'on à, et à demander celle qu'on n'a pas ». El il passe aussitôt à la suite de son exposé.
Encore que Dieu puisse accorder une grâce sans qu'on la sollicite, la condition normale du don, dans l’ordre providentiel, est la prière. Son efficacité est souveraine : selon la promesse de J.-C. elle « opère infailliblement, presque comme un sacrement ». Les démentis de l'expérience ne sont qu'apparents ; ils s'expliquent toujours par une défectuosité de la prière, qui manque de l’une ou l’autre des conditions indispensables. Il faut, en effet, qu'on demande avec attention , piété, persévérance, une chose qui ne soit pas nuisible au salut. Si vous priez pour autrui, assurez-vous de ses bonnes dispositions ; car elles peuvent être mauvaises à votre insu, et entraver votre action. — Je ne suis en défaut sur aucun de ces points, et pourtant ma prière demeure sans effet. — Alors, c'est que l’objet de votre désir ne vous est pas utile : « tel degré de gloire, ou telle prospérité temporelle peut être [pour vous] en dehors des vues de Dieu ».: 5
Que ces assertions aient ou non convaineu le séminariste, en fout cas le Philalèthe des Dialogues devait un jour penser bien différemment. La prière, à ses yeux, n'est pas seulement îinefficace ; elle est trop intéressée (38). En 1844, le séminariste n'était peut-être pas aussi délicat. Il ne dut pas trouver mauvais un enseignement qui flattait ses tendances profanes. M. Icard, en effet” se séparait de l’austère Bailly en ce qu'il n'exigeait pas, pour autoriser la demande de biens matériels, qu'ils dussent servir au salut. Cette règle, sans doute, est digne des parfaits. Mais enfin J.-C. n'est pas seulement la victime salutaire, il est anssi l'auteur de tout bien. « Il entre dans les vues de la Providence que nous ayons ici-bas certaines prospérités temporelles ; on entre dans ses vues en les demandant ».
Un peu plus loin, le Sulpicien manifeste de nouveau sa répugnance à trop réclamer des fidèles. Il n'ose assurer qu’on pèche, en omettant sa prière vocale du matin el du soir. Il est vrai qu'il ne soutient pas non plus le contraire. Sa crainte est surtout de « compromettre la pureté de la doctrine ou par relâchement, ou par excès de sévérité ». Il se permet seulement de pressants conseils, que lui dicte sa longue expérience de la spiritualité : « Rien n'est si conforme que ces prières à la vie chrétienne el si courant dans la pratique des fidèles. II est de fait que qui en abandonne l'usage, abandonne la vie chrétienne. C'est le dernier lien qui rattache à Dieu ».
Il en est un autre : la prière publique, dont une bulle de Pie V fait une obligation grave pour les clercs initiés aux ordres sacrés. L'origine n’en remonte pourtant pas à une prescription du Christ : elle procède seulement de la coutume ecclésiastique. A partir des temps apostoliques, les fidèles se réunirent le dimanche et la semaine pour prier ensemble. -M. Icard ne donnait qu'une idée sommaire de ces assemblées, avec quel-
: (38) Cf. Dial. phil., 14 sq., et notre Pensée relig., 28 sq.
ques références aux écrits de Saint Paul. Selon lui, les prières qu'on y disait étaient les Psaumes, l'Oraison dominicale, le Symbole des Apôtres. « Quelquefois une personne inspirée, souvent lEvéque, parlait en public ». Puis les ecclésiastiques se substituèrent aux fidèles, dont la ferveur première ne s'était pas maintenue, et les Evêques régularisèrent les offices pour en chasser l'arbitraire : « L'obligation de réciter... parail au V* siècle : jusque-là elle n'avait été qu'une dévotion. La coutume à ainsi rendu souvent obligatoires des choses de pure dévotion ».
Cette remarque rappelle au lecteur les réflexions que certaines lectures d'Issy, notamment celle de la Vie de M. Olier, avaient inspirées à Renan. Il n'est pas jusqu'au Lutrin qui ne revienne à l'esprit, quand on apprend de M. Icard les devoirs des chanoines : « Aujourd'hui qu'il n'y a plus de bénéfices (39), les chanoines sont les seuls à être obligés directement à l'office. Ce serait un désordre, qu'un chapitre destiné à louer Dieu fût rempli par des gens gagés, qui ne prient pas. Il faut se servir d'eux, mais ils ne font pas le chœur ». Pourtant il convient de tout prévoir : un chanoine qui ne s'acquitterait pas de sa charge aurait-il le droit de toucher sa rémunération ? Il semble que non, « bien que, dans l'ordre actuel, il reçoive du gouvernement, non de l'Eglise ». Cette réponse, assez désinvolte à l'égard du temporel, est encore trop absolue. Elle ne vaut pas pour les cas où la carence se produit « au su et vu du gouvernement » ; car alors c'est « une sorte de donation », assurant seulement « un décorum extérieur ». Cette perspective n'a pas été sans sourire à Renan, si l’on en croit ce passage des Souvenirs, où l'auteur imagine quelle eût été sa carrière ecclésiastique : il se voit atteignant vers la cinquantaine le canonicat (40).
Il ne se souvient pas alors des piètres dispositions qu'il avait manifestées à Issy pour le chant. Or cette partie de l'office faisait l'objet, dans le Cours de Théologie Morale, de règles minutieuses et subtiles. Qu'il s’agît de la récitation ou du chant dans le chœur, M. Icard enseignait qu'il n’est pas toujours nécessaire de s'entendre soi-même ; il suffit qu'on puisse s'entendre, supposé l'obstacle disparu, etc. La lecture orale du bréviaire implique un mouvement des lèvres capable de produire un son. Ce marmottement des ecclésiastiques récitant leurs prières, Renan n'y pouvait songer sans se représenter le temps perdu à remplir ce devoir quotidien. Mais justement, son professeur énumérait les causes qui excusent de l'omettre. IL prévoyait les cas d'impossibilité absolue où morale, d'occupation grave et soudaine, de dispense enfin celle-ci accordée par l'Evêque, si ses motifs sont momentanés, et s'ils sont permanents, par le Pape. Il allait jusqu'à suggérer, dans certaines Girconstances, de dire le bréviaire à deux, l’autre partie n'y étant pas tenue (41) : de cette façon l'on s'approprie sa récitation. Ce même es-
(39) Cette mise au point n'est pas faite au t. VII de Baïlly, les pp. 250 et circa y traitent toujours des bénéfices. ; ñ
(41) On peut faire choix pour cet effet d'un sacristain, par exemple: mais on n'a pas le droit d'utiliser un domestique.