‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 140 sur 369 · BRÈVE HISTOIRE DE LA LITURGIE · texte numérisé non relu

BRÈVE HISTOIRE DE LA LITURGIE

prit se retrouvait dans la théorie des dispositions intérieures à apporter à l'office. Tandis que Bailly exigeait l'application de la pensée non seulement aux mots, mais au sens, le Sulpicien ne croyait pas nécessaire Pintelligence du texte, en considération des religieux qui ne savent pas le latin. Il suffit que l’on évite, en disant les mots, les distractions qui troubleraient l'intention de prier Dieu et la dévotion.

Ainsi la loi de l'Eglise s'avère moins rigoureuse qu'on ne le supposerait : nulle peine canonique n’est même attachée à son infraction ex la matière. Renan dut le constater et l’apprendre avec satisfaction : il n'en était que plus libre et curieux pour s'intéresser à l'histoire des Bréviaires.

On s'occupait alors beaucoup, autour de lui, des vicissitudes de la Liturgie. Les articles de l'abbé Pascal, les réponses de ses adversaires, prolongeaient une querelle dont les Institutions de dom Guéranger (42) avaient donné le signal. M. Icard renvoyait à cet ouvrage, ainsi qu'à l& réplique de Mgr. d'Astros. L'Eglise d> France injustement flétrie. Dans ce débat où gallicans et ultramontains s’affrontaient sous de nouvelles armes, le Sulpicien demeurait fidèle à son attitude : son gallicanisme évitait toute acrimonie, toute provocation dans la théorie, et ne se refusait pas, pour la pratique, à certaines concessions.

Ici, d’ailleurs, la théorie devait ressortir immédiatement des faits. Quelle à été, par exemple, la portée de cette bulle Quod a nobis, par laquelle Pie V preserivit en 1568 l'emploi du bréviaire corrigé qu'il éditait en même temps ? Ce commandement ne concernait pas les Eglises où l'usage d’autres bréviaires était fondé sur une institution positive ou une coutume de deux siècles. Et voilà pourquoi la plupart des Eglises de France se crurent le droit de conserver leur liturgie, cette liturgie de Paris dont l'archevêque, M. de Gondi, magnifia en 1583 l’antiquité et la gloire. Cependant elle ne demeura pas intacte. Une première révision tendit à un rapprochement avec le bréviaire romain, mais des différences plus sensibles furent ensuite introduites en 1680, surtout par MM. de Harlay et de Vintimille. Les dernières corrections eurent ‘lieu sous M. de Quélen.

Ce sont ces remaniements qui soulevèrent des critiques, surtout le second. Leur légitimité ne faisait pourtant pas de doute pour M. Icard. Mais, alors même qu'ils auraient eu quelque chose d'irrégulier, la prescription empêchaït qu’on y pût désormais rien dire. « Nous avons pour notre liturgie », déclarait orgueilleusement le Sulpicien, « toutes les conditions voulues par les canonistes pour une coutume », notamment une durée suffisante. « Suarès déclare ne pas connaître de théologien ou de canoniste qui demande plus de quarante ans » : or plus d'un siècle s'était écoulé depuis la réforme incriminée.

On n'y eût pas, d’ailleurs, prêté tant d'attention, si les ultramontains ne l'avaient dénoncée comme une œuvre de sectaire, une œuvre janséniste. Qu'en fallait-il croire ? M. Icard ne niait pas les mauvais résultats

(42) Renan orthographie ce nom : Guerranger.

d'une entreprise dont l’Ave Maris Stella, par exemple, est sorti défiguré ; il reconnaissait que certains collaborateurs « pensaient mal ». Mais ces inconvénients, prétendait-il, furent palliés à peu près : M. de Vintimille fit droit aux observations légitimes, et son nouveau bréviaire ne parut que cartonné. Bref, le professeur s'estimait en droit de certifier à ses élèves, qu'ils pouvaient « en sûreté de conscience se servir [à Paris] du bréviaire diocésain ». L'attachement de Saint-Sulpice à cette liturgie amortissait son hostilité contre le jansénisme ; il allait même jusqu'à justifier l'exclusion de certaines légendes, et tout en blämant les expressions « fâcheuses » que la Faculté de Paris avait jadis employées contre l'Office romain, il admettait que celui-ci n'était pas non plus sans défauts ! 1

Ces questions n'étaient pas tout à fait nouvelles pour Renan. Il se rappelait sans doute les réserves de J. de Maistre touchant ces « hymnes de Santeuil, un peu légèrement adoplées peut-être par l'Eglise de Paris » (43). Il dut aussi remarquer le rôle que les facteurs matériels jouèrent tour à tour en faveur de chaque parti. Tantôt l'on avait obéi à des vues d'économie, par exemple en recevant le livre de Pie V ; tantôt l’on ävait adopté le bréviaire le plus répandu, comme ce fut le cas pour uniformiser sur le modèle parisien la liturgie des nouveaux diocèses issus du Concordat. Ce grand acte lui-même, par lequel Pie VIT « supprima tous les sièges épiscopaux avec leurs prérogatives », était d'autant plus susceptible de provoquer les réflexions du séminariste que M. Philpin, vers la même date, S'expliquait plus amplement à son sujet (44).

Le professeur de Morale n'avait aucune raison d'y insister. Il se bornait à souligner l'absence de toute mention concernant la liturgie romaine el dans la bulle confirmative du Concordat et dans les décrets du légat Caprara. C'était, à ses yeux, une dernière preuve du bon droit des évêques français. Contre l'usage qu'ils en ont fail, jamais la cour romaine n'a protesté, malgré son dessein évident d'établir partout son propre Office. Dès lors, pourquoi lui faire un sacrifice qu'elle n'exige pas ? Il s'agit, non de résister à des prétentions qu'on jugerait abusives, mais seulement de n'être pas, si l'on ose le dire, plus papiste que le pape.

Si raisonnable que fût cette opinion, elle n'était pas bien vue de ces ultramontains qui mettaient leur zèle à prévenir les demandes d'un pouvoir vénéré. Aussi Saint-Sulpice et les prélats de même opinion faisaient-ils quelque peu, dès cette époque, figure de récalcitrants. Peut-être M. Icard en avait-il conscience. Il ne s’opposait pas à ce que certains ecclésiastiques, en dehors des chanoines et des curés, employassent le bréviaire romain. Il veillait seulement à sauvegarder le respect de l'autorité épiscopale. Mais ce consentement dont il de-

(43) « Elles font », écrit l'auteur des Soirées (1,440), « un cerlain bruit dans l'oreille; mais jamais elles ne prient, parce qu'il était seul lorsqu'il les composa ». Cf. E. Renan, Essais de Morale et de Critique, 32 : « Je préfère le Dies irae aux hymnes de Santeuil». à

(44) Cf. infra 309.

ne

DE LA MAGIE ET DU SACRILÈGE 289 mandait qu'on s’assurât, il n'avait pas l'air de croire que l’évêque pût le refuser. Que si pourtant ce cas se présentait, il recommandait l’'obéissance, « sauf », ajoutait-il, « à consulter le Saint-Siège ». Ainsi, jusqu’au bout, visait-il à ne désobliger personne, convaincu, quant à lui, que « le plus parfait est de suivre la coutume ».

Cette anodine maxime, il l’appliquaït à la fin de son Cours sur le premier Commandement, en sacrifiant encore une fois à la démonologie traditionnelle (45). L'occasion lui en était fournie par l'examen des péchés opposés à la Religion. Telle est la « vaine observance » (46). qui tire parfois sa force des impressions de l'enfance ; telle aussi la magie. Celle-là expose aux « illusions des démons » ; celle-ci manifeste leur puissance. Il en est qui la mettent ‘en doute ; mais sa réalité ne peut pas être plus contestée que sa possibilité Le sentiment commun l'atteste, et s'il se trompe parfois, c'est qu'il a raison la plupart du temps (47). L'Ecriture et la pratique ecclésiastique sont encore plus décisives. Rappellerons-nous ici l’histoire des magiciens d'Egypte, la législation judaïque sur la sorcellerie, les prières que l'Église prescrit contre les maléfices, la qualité d'exorciste que le clere reçoit ? Tout cela aurait un caractère de superstition, si la magie était une fable. L'on doit donc s'appliquer non à chicaner sur la théorie, mais à distinguer les véritables prestiges des simples tours d'adresse. Discernement malaisé (48), car « il n’est pas commode », M. Ieard vou-

lait bien en convenir, « de limiter les causes secondes que l’homme

peut mettre en jeu ». Toutefois il y a des signes auxquels cette circonspection philosophique doit se rendre. Le témoin sûr de ses sens regardera comme un prodige l'apparition d’un être fantastique, une langue étrangère subitement comprise, en un mot tout fait sans connexion avec les causes humaines. Et ce prodige sera tenu pour magique s’il s'accompagne de l’invocation expresse ou tacite du démon.

Quoi que Renan ait pensé in petto de ces règles, sa plume contirnuait à courir sous la dictée, docile à consigner quelques notions sur le Sacrilège. Cette partie du Cours donnait aux futurs ministres du Seigneur de nouvelles raisons de se respecter. Sacrilège, leur disaiton, qui frappe un prêtre ; sacrilège, qui pèche contre la chasteté avec une personne sacrée. Celle-ci, il est vrai, est encore plus coupable. Sévèrement explicite, le Manuel de Bailly imputait à la personne sacrée qui s’adonne à la luxure, ne fût-ce que mentalement, un triple péché de sacrilège, contre la chasteté, contre le vœu de chasteté (49). Quelle garde des mœurs !

(45) Cf. déjà supra 46. Ici M. Icard insiste, pour établir l'existence des démons, sur les traditions des peuples.

(46) On appelle ainsi l'habitude de régler ses actions d’après un fait dù au hasard, comme le ranversement d’une salière. Voir l'Histoire critique des superstitions da Lebrun.

(47) Cf. Pensées, XXVII, 16, sur le faux qui suppose le vrai.

(48) Cf. déjà, sur une difficulté analogue, les observations de M. Philpin, supra

(49) Lib. laud., VII, 262.

Cette idée du vœu, qui vient d'être prise en considération, fait. l'objet d’un plus long examen, une fois commencée l'étude du second Commandement. Celui-ci, en effet, pose la question du Serment.

Que le Serment fût licite, M. Icard l’affirmait, sans s'occuper de certain texte gênant du N. T. (50), mais en y mettant pour condition que le peuple crût en Dieu. Quant à l'obligation de le tenir, comment la contester ? « S'il ne servait de rien, les gens de bien ne pourraient s'en tirer par là, car les brigands ne s'y fieraient pas ». Ne croyez pas, pourtant, qu'un théologien se contente de ces vues simplistes. Au contraire, la théorie du Serment est l’une des plus riches en subtilités jésuitiques. L'on ne dira rien des dispenses, encore que le professeur de Morale ait instamment conseillé d'en user, au cas où l'on aurait dû jurer par crainte de perdre la vie. Mais il faut prêter plus d'attention à la « restriction mentale », c'est-à-dire à cette « opéraration par laquelle l'esprit restreint une parole à un sens moins étendu que celui qu'elle porte par soi ». Elle est légitime, du moins sous certaines réserves que voici. Il faut qu'on ait une raison suffisante d'y recourir, qu'une autre loi n'oblige pas à dire toute la vérité, enfin « que l'intention ne soit pas de tromper, mais seulement de permettre l'erreur ».

L’ «intention », c'est là l'élément essentiel du Serment : « les formules n’en sont rien sans elle ». Pour M. Icard, sinon pour Bailly, il suffit qu'on ait été sincère au moment de la promesse, pour que la violation en soit moins un parjure qu'une infidélité : « Le serment n'est que la confirmation de l'intention actuelle, et non du futur accomplissement ». Eh quoi ! n'est-on pas obligé d'accorder son acte à sa parole ? et le manquement postérieur ne suppose-t-il pas l'insuffisance de l'intention ? Sans doute ; néanmoins la faute « n'est pas toujours mortelle ».

Cette casuistique complaisante ne doit pas être perdue de vue, lorsqu’on veut apprécier la morale personnelle de Renan. Si l'auteur des Principes de Conduite s'était recommandé de ne pas biaiser avee la vérité, cette résolution ne dut pas sortir renforcée d'un tel enseignement. Ce dernier éclaire aussi d’un jour singulier le sens que le frère d'Henriette donnait rétrospectivement à son acceptation de la tonsure : « Ce n’était tout au plus que l'expression d’une intention actuelle, sauf l’avenir… » (51) La Théologie Morale aidait ainsi le séminariste à diminuer la force de son engagement. M. Ieard, à son insu, travaillait contre l'Eglise.

Il influa d’une autre manière encore sur son élève, en lui donnant l'exemple de l'opportunisme politique (52). Les dispositions de Saint-

(50) Cf. infra 321.

(51) L.1., 163 (1. du 16 avril).

(52) Il y a lieu, en effet, de rapprocher de cet exposé notre Renan, 119-120.

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