INTÉRÊT DE L'APOLOGÉTIQUE
rique » aux cas de Moïse et des apôtres, qui n’ont pu « ni tromper ni être trompés », etc. Et certes l'argumentation n'était pas devenue plus déliée entre 1e mains du théologien.
Elle ne déparait pas le reste: ce Trailé est de NUE à justifier le passage des Souvenirs où il est qualifié de « tout à fait ruineux ». A lui non moins qu'aux autres parties de la Théologie, s'applique le reproche que Renan adressait à cette science, de «confondre les dates et les milieux». Quand il s'agissait de prouver l'intégrité de l'Ecriture, Bailly ne mettait aucune différence entre le XVIII siècle et le premier : «Si de nos jours», faisait-il observer, «quelqu'un osail retrancher une syllabe aux livres du N. T, il serait en butte à une protestation unanime ; mais ce qui ne serait pas possible de notre temps ne l’a pas été davantage autrefois» (33). Peut-on imaginer plus incurable «défaut de critique historique » ?
Que la fragilité de ces échafaudages ait frappé l'esprit de Renan, quand il reprit son Bailly en 1882, rien de plus compréhensible ; on s'explique aussi le mécontentement du séminariste en mars 1844. Ce qui surprend, c’est que ces mêmes questions d’apologétique aient pu donner lieu au jugement si favorable de 1843.
Sans doute, elles lui faisaient assez l'impression du « déjà vu », pour que l’ancien élève de M. Gottofrey établit une parenté entre cette partie de la Théologie et la Philosophie. Mais ce n'est là que reculer la difficulté. Qu'il s’agît de l’une ou de l’autre discipline, comment Renan a-t-il écrit à ce sujet des phrases comme celle-ci : « [Elle nécessite] des analyses de l’homme, de la société, des discussions de critique, des recherches toutes expérimentales en un mot» ? ou cette autre : « [Elle est] toute fondée sur des faits et des inductions, ce qui n'empêche pas qu’elle soit d’une profondeur étonnante », etc. ? Comment, enfin, a-t-il pu la déclarer «indispensable à tout homme qui veut réfléchir», par sa liaison avec les «plus hautes questions qui ont préoccupé l'esprit humain » ? A défaut de l’incapable M. Philpin, quel Directeur a donc renouvelé à ce point l’apologétique ? Ou si la façon dont Renan en parle, selon la forme qu'il conçoit et voudrait réaliser, est bien plus propre à renseigner sur lui-même que sur l'objet de son étude ? ou s’il n'en avait pas encore, à ce moment-là, pris une vue suffisante ? ou s’il était enfin moins exigeant à cet égard qu'on ne se le figure ?
Sur aucun de ces points, la lumière ne paraît, au premier abord, facile à faire. On se représente mal, par exemple, un Sulpicien remplissant tout le programme du séminariste. Où se serait-il formé lui-même ? Qu’avait-il lu, sinon cet Abbadie qu'on a nommé plus haut, ou Grotius, ou quelque autre du même genre ? Le Traité Au premier continuait de se réimprimer (34), et celui du second allait être bientôt sur la table
(33) Cf. Bailly, Theologia, 1, 288, n. 1 n° 4, 292, 294, 297-300, 302-303, 306-307, 318, 357, 364, 368, 423.
(34) Cf. Genoude, La Raison du christianisme, 4 6d., 1. 1, 370 sq. Autre réimpression du Traité en 1864 (Monod, lib, laud., 100).
de travail de Renan (35). Qui, d’ailleurs, autour du jeune homme, n’eût pas répété avec Abbadie : « Il y a des inerédules par le cœur, mais il ne saurait y en avoir qui le soient par l'esprit » ? Fallait-il donc tant se forcer pour mettre en évidence une vérité éclatante ?
Quelque créance que puissent rencontrer ces réflexions, elles n’en demeurent pas moins conjecturales, êt il en serait de même de la réponse aux autres questions. Heureusement, les Travaux de Jeunesse de Renan contiennent deux ou trois réflexions susceptibles de fixer un peu nos idées. L'une, en particulier, montre qu'à Saint-Sulpice, l'on ne se bornait pas absolument aux anciens apologistes.
I1 s’agit de celle des Observations psychologiques (36) qui a trait à l'une des preuves de la messianité de Jésus, à « l'argument ex sanctitate Christi ». Un homme, disait Bailly en spécifiant qu'il considérait pour un instant l'humanité de N.<., « un homme si insigne par la saintelé, la charité, la piété », n’a pas pu « tromper le genre humain sur le sujet le plus grave de tous » ; il n’aurait pas exposé de gaieté de cœur «ses sectateurs aux plus cruels*tourments ». En d’autres termes, on ne saurait «concevoir que tant de vertus excellentes se soient associées à la plus impudente des fraudes. Donc le Christ n’a pas été un imposteur quand il s’est dit envoyé de Dieu; donc la religion chrétienne est divine ». Ainsi raisonnait à peu près M. Philpin : le Christ est ou Dieu ou un imposteur; son caractère exclut la seconde hypothèse; par conséquent la première est vraie.
Or, cette manière de «présenter l'argument», Renan (brusque ouverture sur son état d'esprit !) la déclara «mauvaise». Poser un tet dilemme, c'était « trancher les choses [trop] rondement ». En réalité, le Christ a pu, sans être un imposteur, n'être pas Dieu. Entendez par là, moins, semble-t-il, un doute sur la divinité de Jésus, que l'expression de cette idée : il ne suffit pas, pour établir sa divinité, de montrer que Jésus n’a pas été un imposteur. Le fait ne serait pas atteint par la faiblesse de la preuve ; seulement il en réclamerait une plus forte. Où la trouver ?
Le séminariste dut s'ouvrir de cette difficulté à un Sulpicien, M. Le Hir probablement. Celui-ci, féru de Wiseman (37), lui aura brièvement exposé le point de vue du futur auteur de Fabiola : « Le caractère saint et parfait[ du héros des Evangiles] se distingue de tout ce qui était reconnu comme le plus admirable par tous ceux qui l’entouraient et par tous ceux qui l'avaient enseigné » ; il ne leur emprunte rien, «rien du Grec, ni de l'Indien, ni de l'Egyptien, ni du Romain» (38). Ce n'était pas, à dire le vrai, tout à fait neuf, après la Profession de foi du
(35) Cf. infra 310-374.
(36) Sur ce recueil, cf. infra 134-135.
(37) Voir en effet infra 113. En dehors de cette Observ. psych. n° XXIV, tous les documents concourent à faire croire que Renan n’a lu Wiseman qu'en 1844-1845.
(38) Cf. Discours sur les Rapports, etc., 2e 6d., t. I, 191-198.