‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 144 sur 369 · NÉCESSITÉ ET MARQUES DE L'ÉGLISE · texte numérisé non relu

NÉCESSITÉ ET MARQUES DE L'ÉGLISE

parfaite ; et l’on exige des seconds la foi et l'espérance avec le désir du baptême. Renan semble avoir eu l'esprit ouvert sur cette question, qui réveillait chez lui plusieurs souvenirs et réflexions, surtout quand M. Philpin en vint au sort du sauvage infidèle, et à celui de l'enfant mort sans baptême (15). Qu'un bien gratuil comme la possession de Dieu peut être refusé sans injustice, que rien n'empêche de croire le dam préférable au néant, les Théologiens retombaient toujours dans cette sorte de considérations. Du reste le professeur de Dogmeé n'osait pas garantir absolument ces deux catégories d’âmes de la peine afflictive, même si elles ont bien vécu. L'Eglise en effet n’a. rien décidé sur ce point.

Ce qu'elle a fixé est si rigoureux que l’on a hâte d'éprouver le fondement de sa doctrine Le voici. Jésus a dit de celui qui n’écouterait pas l'Eglise : « Qu'il soit pour toi comme un païen et un publieain ! » Or Saint Pierre n'aurait pas parlé comme il l’a fait dans les Actes, si les païens étaient sauvés (16). De plus les Ecritures appellent l'Eglise « unique colombe du Christ », « unique fiancée », « unique bien-aimée » : or le Christ ne sauve que-ceux qu'il aime.-Enfin, Saint Cyprien a remarqué, dans le Ze Unitate Ecclesiäe, qu' « on ne peut avoir Dieu pour père, quand on n’a pas l'Eglise po mère ». N'est-ce pas démonstratif 9 2

Cette mère spirituelle est pourvue de signes, grâce auxquels ses enfants la reconnaissent aisément. Signes éclatants par conséquent, car « pour qu'une marque fasse voir l'Eglise, il faut qu'elle soit plus visible que l'Eglise » (17). Une, sainte, catholique, anostolique, est-il personne pour lui contester ces caractères ? Seule l’a osé la mauvaise foi. Mais les protéstants ont été confondus par les apologistes, au nombre desquels M. Philpin citait Fénelon à côté de Nicole et de La Luzerne, et Bossuet à côté de Môühler. Il insistait, pour sa part, sur la sainteté de l'Eglise romaine, que proclament également sa doctrine, ses membres et ses miracles. À chaque point marqué, c'était une nouvelle exclamation : « Les protestants n’ont rien à opposer ! » Loin de là, ils ont eux-mêmes, en quelque sorte, rendu hommage à la supériorité du catholicisme : les mérites des saints et des martyrs n'ont nulle part été mieux exposés que dans un ouvrage écrit au sein de l'Angleterre et loué par Gibbon (18). Enfin ils n’ont pas nié, du moins à leurs débuts, que les miracles des trois premiers siècles fussent imputables à l'Eglise romaine. Or à qui fera-t-on croire qu'il ne s’en est plus produit dans la suite ? Autant vaudrait « convaincre d’imposture les S$S. PP. », Athanase, Jérôme, Augustin, qui abondent en récits de prodiges (19) ; et renverser du même coup « tous les fondements de la certitude histo-

(15) Cf. supra 49 et n. 89; 152, 272.

(16) Matth., XVIII, 17 : Act., IV, 12.

(17) Cf. Baïlly, lib. laud., IT, 258. Comparez Trav. de Jeun., 4. (18) Les Vies d’Alban Butler. Cf. J. de Maistre, Du Pape, I, 53.

(19) Le crédit que le Sulpicien accorde notamment au miracle de Milan laisse assez voir qu'il n’a pas lu Voltaire (Cf. Dict. phil., art. Miracles, t. XLIT, 92).

rique ». Même après la Réforme, voit-on que la vertu de Dieu se soit relusée aux Borromée, aux François de Sales, aux François Xavier ? En général, les missions catholiques sont demeurées dignes de l'apôtre des Indes. Comme M. Gosselin, mais d'après Wiseman, l’auteur du Cours les comparait aux œuvres analogues du protestantisme. Moins riches, assurait-il, elles ont été plus fécondes. Il ne disait mot de l'affaire Pritchard, qui venait pourtant d’agiter si violemment l'opinion publique.

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Il en avait assez fait, pensait-il, pour donner une idée de la véritable Eglise. Restait à déterminer son autorité ; et tout d'abord à exclure celles que certains voudraient substituer à la sienne. Ni la raison ne saurait suffire comme guide, ni même l'Esprit-Saint, ni la raison éclairée par l'Esprit-Saint. L'Ecriture ne peut être interprétée selon les vues de ces adversaires que M. Philpin rencGntrait à nouveau, et contre qui, de son côté, M. Mollevault menait le bon combat : quoi qu'en disent enthousiastes, « sociniens », « rationalistes » etc... elle n'est pas le juge suprême. $i J.-C. en effet, lui avait réservé ce rôle, il eût fait en sorte qu'elle formât un corps des doctrines essentielles ; elle ne se présenterait pas sous l'aspect où nous la lisons, comme une suite d'écrits destinés au soutien des diverses églises.

Cette difficulté, du reste, n'était pas la seule que suseitât cette vieille dispute sur l'examen privé. Rien n'indisposait autant le Sulpicien, que la prétention des protestants à jouir d’une assistance surnaturelle. Le manuscrit de Renan porte à cet endroit «une argumentation, qu'on est assez surpris de voir manier par un catholique. Une telle faveur, y est-il observé, équivaudrait à un « miracie perpétuel », chose incompatible avec la « manière d'agir habituelle de Dieu, qui gouverne le monde-par des voies ordinaires ». Comment M. Philpin n'a-(t-il pas senti que son arme était à deux tranchants ? Peut-être s'en est-il avisé, car il insiste moins sur l'impossibilité du secours que sur son insuffisance ; et un peu plus loin, il pense être impartial en refusant, au nom d'un principe voisin (20), l'inspiration même aux Conciles. Il est vrai qu'il leur accorde l'assistance. En sorte que sa philosophie de la Providence demeure assez déconcertante.

On ne sait si l’ancien lecteur de Malebranche y réfléchit beaucoup. Une autre question, tout aussitôt, excitait sa subtilité. Aux veux des catholiques, la doctrine protestante met particulièrement en danger la foi du jeune baptisé, quand il arrive à l'âge de raison. Si, en effet, l'examen privé est nécessaire, il se traduit alors par un stade de doute et d'infidélité. A cette objection de Bossuet, le pasteur Claude avait répondu que le catholique, lui aussi, doit passer par là, avec cette seule différence que l'autorité dont il éprouve les titres, au lieu d'être

(20) « Dieu ne fail de miracles que quand il ne peut atteindre

sa fin par des moyens naturels ». £ P Ni

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