DE LIBÈRE A HONORIUS
moins tant qu'il plaidait pour eux. Car à peine avait-il entrepris la défense du pape, qu'il les sacrifiait à cette nouvelle cause. Liberius, expliquait-il, a eu le temps de venir à résipiscence entre son exil et le Concile. [Il n'a pas tardé à manifester de nouveau son attachement au Symbole de Nicée ; il ne fut pas appelé au Concile, d'où l’on doit induire que Constance se défiait de lui ; et enfin ïl fit reprocher aux évêques de Rimini de s'être écartés de la foi ! Bref, s’il a eu une faiblesse, il s'en est certainement repenti. Maïs sur la réalité, sur la nature de cette défaillance, le Sulpicien n’était rien moins que net. Adopter le parti de Bossuet, exploiter la chute de Libère contre l'infaillibilité romaine (26), cette hardiesse n'était plus possible en 1884 Le P. Perrone, Receveur, ne soutenaient-ils pas l'innocence de ce pape, comme si sa mémoire était victime de la calomnie arienne ? Le professeur de Renan n'allait pas jusque-là. Un respect nuisait à l'autre dans son esprit : mettre Libère hors de cause, c'était donner tort à lorthodoxe Athanase, à Jérôme, qui lui avaient adressé de vifs reproches. Il fallait donc admettre la faute du pape, mais en évitant de la faire porter sur son orthodoxie : en la restreignant, par exemple, à l’ordre pratique. M. Philpin adoptait cette solution : Libère, déclarait-il, s'est conduit maladroitement, il n’a point erré — Mais la formule qu'il a signée ? — C'était «très probablement » ceïle de 351; où la consubstantialité est si peu niée qu'on n’en parle pas.
Plusieurs de ces spéculations procèdent de JF. de Maistre. L'apologiste paraît s’en souvenir aussi dans le détail, soit quand il s'autorise d' « aveux » luthériens (27), soit quand il souligne « qu'après s'être servi de l'exemple de Libère, Bossuel avait avoué depuis qu'il avait peu,de force pour établir sa thèse ». La même influence s'est exercée sur l'exposé d’un autre fait historique, auquel M. Philpin était conduit par la considération de l'Eglise dispersée. Il avait à indiquer, en effet, si et à quelles conditions, quand le pape s'est déclaré, le silence des évêques équivaut à leur consentement. Là encore, sa réponse intéressait les jansénistes ; et il ne pouvait la donner, sans prendre au préalable position dans l'affaire du Monothélisme.
On sait comment le pape Honorius s'y compromit. Le chef de cette hérésie, Sergius, lui avait envoyé, en 633, « une lettre artificieuse où il tâchait de lui persuader qu'il importait à la paix de l'Eglise qu'il ne fût question ni d'une ni de deux volontés de J.-C. Le Pontife… se prêta à ces allégations, et pensa qu'en effet le silence devait être gardé sur ce point. Il répondit dans ce sens à Sergius » et à d’autres, et ces lettres leur servirent pour obtenir d'Héraclius un édit, qu'un successeur d'Honorius dut condamner. En 680, le troisième Concile de Constantinople condamna le monothélisme et « dit anathème non seulement à S$Sergius et aux autres monofhélites, mais encore à Honorius ».
(26) Cf. la Défense de la Déclaration, 1. IX, ch. XXII et XXIV. (27) Ci. Du Pape, 1, 145-146.
Or
Que cette histoire se prête aux critiques de la malveillance, comment le dissimuler ? M. Philpin faisait son possible pour que l'Eglise ne parût pas complice : elle ignora quelque temps, soulignait- il, les lettres d'Honorius, que Sergius et ses partisans gardaïent sous cape. Et pourquoi ? C'est qu'ils les savaient « extorquées frauduleusement », et qu'ils avaient peur, en les montrant, d'amener leur auteur à s'expiiquer ou à se rétracter. Ainsi l'attention ne restait pas longtemps dirigée sur les évêques : l'important, cette fois comme la précédente, c'était la conduite du pape.
Elle a suscité une polémique aiguë entre ultramontains et gallicans. Bellarmin prétendait « justifier Honorius, en donnant la lettre comme interpolée par les monothélites ». Mais « cette défense semble inadmissible, vu la condamnation du Concile qui aurait certainement dévoilé l'inauthenticité, d'autant plus que le Saint-Siège n'y manquait pas de défenseurs ». — Qui vous dit que les textes du Concile n'ont pas été corrompus à l'endroit d'Honorius ? — Si l'on raisonne ainsi, l'on finira par « rejeter tous les Conciles » : or il serait dangereux de ruiner la thèse de la « certitude historique », même au profit d'un pape.
En tout cela le Sulpicien paraissait suivre Bossuet : mais il n'allait pas, comme lui, jusqu'à mettre dans un jour trop erû la condamnation d'Honorius (28). Au contraire, ce qu'il demandait à l’auteur de la Défense, c'était de quoi pallier la faute du Souverain Pontife. On reconnait iei, de nouveau, un procédé maistrien. L'apologiste savoyard avait reproduit une phrase de Bossuet ainsi conçue : « Bien que ces paroles aient tout à fait l'air orthodoxes, il n’est pourtant point facile de les distinguer des paroles très semblables des monothélites. Sergius parlait comme Honorius » (29). M. Philpin n'en retient que le début, dont il supprime le tour conjonctif : « Rossuet (qui pourtant croit Honorius tombé) avoue que quelques-unes de ses paroles paraissaïent tout à fait orthodoxes ». Si « les termes de ce pape étaient susceptibles d'interprétations catholiques », il faut dire avec « la plupart des théologiens ultramontains et gallicans.… d'aujourd'hui », que « les sentiments d'Honorius sont restés catholiques », qu’il ne s’est pas rendu coupable d'hérésie. Il n'a péché que par une « connaissance insuffisante des circonstances », par « trop de facilité » ; il s'est donné, selon le mot de J. de Maistre, « un de ces torts qu'on pourrait appeler administratifs » (30). — Mais l'anathème du Concile « Honorio haeretico » ? — Que vous êtes obstiné ! « Haereticus » ne veut dire iei que « fauteur d'hérésie » : « il y à de nombreux exemples de ce mot pris à cette époque dans ce sens moins fort ».
Ainsi, dès 1844, la primauté papale était exaltée à ce point, que le Sulpicien n'osait s'écarter de l'opinion dominante : la plus complaisante
(28) Cf. Déf. de la Décl., 1. VII, ch. XXI sg.
(29) Cf. ib., ch. XXII, à la suite d'un extrait de la lettre RS nt dr ne de la lettre d'Honorius. Cf. J. de EE
(30) Ci. ib., I, 149.
[NFAILLIBILITÉ DE L'ÉGLISE 303
des critiques, en travestissant l'histoire, ouvrait la voie au dogme de 1870. L’Appendice sur l'autorité du Souverain Pontife aurait pu se placer en cet endroit. Mais l’auteur du Cours le reculait encore, la partieulière insuffisance du Manuel l'obligeant à examiner auparavant les objets pour lesquels l'Eglise est infaillible.
Ëlle l’est par privilège, c’est-à-dire en vertu d'une promesse divine, quand elle règle les points où une erreur serait incompatible avec l’intégrité de la foi ou de la morale. Ce domaine est plus vaste qu'il ne le paraît, vu le nombre des questions connexes dont celles-là ne permettent pas de se désintéresser. Aussi l’infaillibilité proprement dite s’étend-elle, sous cértaines conditions, à la discipline et aux faits eux-mêmes. De plus, l'Eglise en possède une seconde sorte dans les choses de prudence, notamment en philosophie : il y aurait, en effet, une immense difficulté à ce que l’assistance de la grâce l’y laissât errer. C’est ce qu'on appelle l'infaillibilité morale.
Ces définitions semblent imposer à la docilité du fidèle des devoirs fort étendus. Maïs leurs commentaires n'étaient pas toujours de nature à confirmer une telle impression. M. Phïlpin reconnaissait sans trop de peine les cas où l'Eglise peut se tromper : quand le problème est de l'ordre « purement naturel », et qu'il ne touche pas aux sujets vitaux d’une manière assez prochaine ; car l'erreur, « matérielle et accidentel-
- ie », n'y lèse:« ni l'honneur divin ni le salut des hommes ». L'infaiilibilité se limite encore sur d’autres points. Il ne faut pas confondre le décret concernant la doctrine, et l'application de la doctrine à tel fait : l’action est juste que l'Eglise dit l'être, mais seulement posé certaines circonstances : or, savoir si elles sont bien réalisées, excède le champ de sa vue surnaturelle. On doit aussi distinguer, dans une définition expresse, la conclusion et les considérants, la première étant seule objet de foi : lorsque l'Eglise appuie son décret sur un passage de l'Ecriture, on peut, à l'extrême rigueur, ne pas croire que ce soit le sens vrai du texte sacré. Enfin, s’il s’agit d'une censure, il importe de discerner avec soin le point sur lequel elle tombe. Il arrive qu'un auteur soutienne une proposition exacte philosophiquement, mais en la présentant à tort com me une vérité de foi, ou comme une conclusion théologique : elle est alors « digne de la censure, non en soi ( on demeure en droit de la défendre), mais en raison de la méthode dont on s’est servi pour la prouver ».
Quelles réflexions ces lignes provoquèrent-elles chez Renan ? On ne le sait au juste ; mais il est permis de penser qu'il ne sabusa pas sur la raison de ces distinctions. Elles tendaient visiblement à l'apologie, et le lecteur aura deviné lui-même où M. Philpin, en dernier lieu, voulait en venir. En mai 1844, E Quinet prenait pour objet de sa quatrième Leçon au Collège de France la condamnation de Galilée (31). La
(31) Cf. L'Ultramontanisme, etc…., 96 sq. Voir la p. 123: « On s'excuse sur ce que l’infaillibilité n’est réclamée que pour la théologie », etc...
« réponse catholique » consistait à accuser Galilée d'avoir voulu « établir comme de foi le mouvement de la terre ». Ainsi l’on justifiait l'Iniquisition, et l’on s’autorisait à rallier une thèse décidément avérée. Le futur auteur des Nouvelles Etudes d'Histoire religieuse (32) aurait pu également, s'il avai lu Voltaire, voir une parade dans l'explication donnée par son maître au sujet des « duels judiciaires », des « épreuves par l'eau et par le feu », toutes pratiques, lui disait-on, que l'Eglise à simplement tolérées « par esprit de prudence, pour empècher des embarras pires ». Ce prétexte n'était pas de mise dans d'autres cas : eu abolissant les Templiers pour leurs crimes, en proclamant la justice des Croisades, trois Conciles ont erré peut-être ; du moins la négative n’estelle pas « surnaturellement certaine ». Une observation du même genre s'impose à l'égard des légendes du Martyrologe et du Bréviaire : elles « ne sont pas absolument certaines, même si cela leur confère une grande autorité ».
A quelque mobile que ces concessions aient été dues, le séminariste put s'en féliciter. Sans doute enregistra-t-il dans le même esprit l'exposé du professeur de Dogme touchant l'Immaculée Conception : M. Philpin s'y montrait un peu plus réservé que M. Icard. S'il ne déniait pas à cette croyance une quasi-universalité, elle lui paraissait malgré tout trop peu assurée pour être autre chose qu'une simple opinion.
En revanche Renan voyait reparaître, et définitivement accrédité, le « système sur la certitude » : son rapport avec l’ordre surnaturel le range parmi ces « conclusions théologiques » au sens large du ‘mot, auxquelles l'infaillibilité s'étend. Cette façon de réclamer derechef sa pleine adhésion en faveur d'une pareille théorie n'était pas sans produire un fàcheux effet sur l’ancien élève d'Issy (33). De plus il se rendait bien compte de ce qu’en dehors même du cerele sacré, le catholique n'est pas délivré de toutes chaînes. Contester à l'Eglise son interprétation d’un morceau biblique, ce n'est pas formelle hérésie, mais c'est au moins « témérité ». Se croit-on dans le domaine de l'infaillibilité morale — et il est souvent malaisé de la distinguer de l’autre —, on n'en est pas moins obligé d'accorder aux assertions qu'elle sanctionne non seulement un silence respectueux, mais encore l'assentiment intérieur. Aïnsi, que par exemple M. Philpin, moins ému que Bailly des controverses jansénistes, ne tint pas à doter l'Eglise de l'autorité la plus haute à l'endroit des faits dogmatiques (34) ou complexes, la liberté avait assez peu à gagner à cette divergence.
(32) On sait qu'un des chapitres de cet ouvrage est intitulé Un mot sur le procès de Galilée, d'après un livre publié en 1866.
(35) Cf. déjà supra 56 et n. 115 ; et 39.
(34) Ce sont ceux qui posent une double question, l'une de droit, l'autre de fait. Ainsi, pour établir que « l’hérésie des cinq propositions est dans le livre de Jansénius », il faut prouver 19 que ces propositions sont hérétiques ; 20 qu'elles sont dans le livre.