TT
Le caractère de ces pages, écrites en français, ne répond pas mal à ce qu'on lit dans les Souvenirs : « Sous le rapport de la doctrine, la brèche était faite. Vers 1840, les jeunes passèrent presque tous à la thèse de l’infaillibilité papale : mais il resta encore une profonde différence entre ces ultramontains de là dernière heure et les hardis contempteurs. de l'Eglise gallicane sortis de l’école de Lamennais » (36). Cette évolution sulpicienne pouvait s'accommoder du Cours de Dogme. Chaque parti y est défendu par ses meilleurs représentants ici Bossuet et La Luzerne, et là Bellarmin, le cardinal Orsi, Muzzarelli, Perrone (37). Entre les adversaires aux prises, M. Philpin garde une certaine neutralité, plus apparente toutefois que réelle : on devine qu'il n’est pas loin de pencher pour Rome. Là où Bailly ne lui propose les prétentions ultramontaines que sous forme d’objections réfutées, il les dégage, lui, en thèse, sans rien cacher des réponses qui ont été faites à la critique gallicané (38). A de tels et semblables indices, se mesure le chemin parcouru depuis PAncien Régime. Ce passé qu'on sent bien mort, on n’y tient plus que par un reste de solidarité qui s'affaiblit chaque jour ; on ne récuse pas l'autorité qui frappe, on se confie à son indulgence, qu'on tâche de mériter par sa soumission. Tout se prépare pour la grande obéissance qui, quinze ans plus tard, va plier les genoux devant le Saint-Siège.
Cette tendance s'aperçoit dès l'historique du fait auquel ce débat était dû : la Déclaration de 1682. M. Philpin ne renvoyait pas à l'Histoire de Bossuet, sans signaler chez M. de Bausset le désir qui l'emportait quelquefois, « de justifier son auteur ». A cet ouvrage les séminaristes étaient invités à joindre les Nouveaux Opuscules de l'abbé Fleury,
(35) C'est à cette occasion que M. Philpin parlait de Saint Léon. Sur ces personnages, Cf. Trav. de Jeun., 108 sq.
(36) Souv., 239, 187-188.
(37) Orsi (grande autorité pour J. de Maistre) avait prétendu réfuter Bossuet dans De irreformabili Rom. Pont. Judicio; quant à Muzzarelli, il s'agit de ses opuscules De auctoritate $. Pont.
(38) C’est ce qu'a bien apercu Renan : ef. infra 311.
‘édités par M. Emery : J. dé Maistre avait su y ue des arguments. pour sa cause.
Entre autres résultats, cet écrivain avait obtenu celui d'effarou— cher beaucoup de Français, par la liste des improbations que trois papes successifs ont infligées au document en question. Sentences qui, en somme, ne manquent pas de fondement. Pourquoi n’en pas convenir ? les quatre articles appartiennent « à l'interprétation du droit divin. dans les prérogatives du Saint-Siège, [ils ont] toute l'apparence d’un décret de foi. Or il était souverainement inconvenant de la part d'une Eglise particulière de décider ainsi sur un point de foi, sans consulter le chef de l'Eglise ». Cette initiative déplacée condamne la Déclaration : il n'y a plus qu'à la sacrifier, en disant d'elle avec Bossuet : abeat… quo libuerit !
Mais ce prélat n’entendait point renoncer par là à la doctrine ellemême ; il prenait soin au contraire de souligner qu’ « elle demeure inébranlée et sans avoir subi la moindre censure » (39). Cette façon: de distinguer l'acte et la pensée entrait trop bien dans les habitudes des Théologiens, elle était ici trop opportune, pour que l'auteur du Cours ne la reprît pas à son compte. Il s'appuyait donc sur la Gallia orthodoæa (40) pour nier que les évêques, en adoptant la Déclaration, eussent eu l'intention de porter un jugement doctrinal. Ainsi les ultra— montains n’ont pas lieu de soutenir qu'on serait « hérétique » en défendant le gallicanisme des quatre articles.
Conclusion essentielle pour le Sulpicien, et qui lui suffisait. Il était tout heureux de produire l'avis conforme de la Sacrée Pénitencerie : « Consultée si on pouvait absoudre un prêtre adhérant à la Déclaration, elle répondit que la Déclaration était cassée, mais qu'aucune censure: n'avait été appliquée à la doctrine elle-même ». Cette décision, dont la date n’est pas donnée, remet en mémoire les tentatives que le gouvernement de la Restauration avait faites, à plus d’une reprise, pour obtenir l’adhésion signée du clergé français au texte de 1682. Mais ce reste d’une tradition périmée, que quelques attardés avaient essayé deranimer par sursauts, reçut le dernier coup par l'avènement du roi des barricades.
Dès lors le gallicanisme ne pouvait plus être qu'une opinion libre. Encore ne le tolérait-on que sous sa forme modérée, comme il appert d'une analyse de l’enseignement sulpicien sur. l'autorité du Souverain Pontife en matière de foi (41).
Le moment était venu de choisir entre l'indéfectibilité et l'infaillibilité. Les gallicans se contentaient de la première, que Bossuet — M. Philpin le rappelait — a formulée au Cours de son Sermon sur l'Unité : « L'Eglise romaine ne connaît pas d'hérésie »: en d’autres
(39) Cf. Bausset, lib. laud., 779.
(40) Titro nouveau que Bossuet donna À un remaniement de sa Défense (ib.). (41) Quatrième article de la Déclaration.
INDÉFECTIBILITÉ OÙ INFAILLIBILITÉ 307
termes, « s’il arrivait qu'un pape en tant que tel tombât dans l’er- -reur, alors, ou bien averti par les autres évêques, il reviendrait tout de suite à la [vérité], ou bien, s'il persistait, il serait déposé par l'Eglise et on en mettrait un autre à sa place ». Mais peut-il arriver qu'un pape enseignant ex cuthedra, tombe dans l'erreur ? Les ultramontains ne l'admettaient pas. De là un conflit où chacun utilisait au mieux, tantôt un fait de l'Histoire ecclésiastique, tantôt une raison théologique. Renan put méditer, à cette nouvelle occasion, sur une distinction, celle. de la foi et de la certitude morale, qui servait à repousser une objection des gallicans. Si le pape, disaient ceux-ci, est infaillible, comment expliquer que le fidèle soit libre, dix-huit cents ans après J.-C. de ne pas croire, sans être chassé de la communion, une proposition aussi ‘essentielle ? A quoi les ultramontairnis répliquaient que le sentiment de l'Eglise, suffisamment manifesté, doit exclure « tout doute prudent ‘et raisonnable ». Que si Rome n’a pas anathématisé ses adversaires, « elle a eu pour agir ainsi de justes raisons : le bien de la paix ; la crainte de plus grands maux ; l’amour de l'Eglise gallicane, dont les ‘évêques, remarquables par leur sainteté et leur Zèle, s'ils erraient spé-
<ulativement, ont toujours été très soumis au Saint-Siège ». Ce sont là de ces baumes que J. de Maistre lui-même, quand-il cédait aux conseils de Deplace, n'avait pas refusé d'appliquer : quelles blessures
n'en auraient pas été endormies ?
Les ultramontains en profitaient pour pousser leurs avantages, à l’aide surtout d'un ou deux textes sacrés, et d'un argument de tradition. Selon eux, les passages de l'Evangile qui fondent la primauté ‘de Pierre, « ou ne prouvent rien, ou prouvent l'infaillibilité ». Si Jésus dit (42) que son Eglise, établie sur Pierre, défiera l'enfer, c’est que Pierre est dans son esprit la cause de cette infaillibilité passive ; sinon son discours serait « décousu et sans suite ». OP Pierre ne peut remplir ce rôle que s'il possède lui-même l'infaillibilité, car « si une autorité faillible était cause de l’infaillibilité de l'Eglise, l'effet s'étendrait plus loin que sa cause ». Malgré son caractère scolastique, ce raisonnement ne convainquait pas les gallicans, qui mettaient la force du sens non sur petra, mais sur aedificabo (43). Leurs adversaires, sans plier sur ce point, appelaient à la rescousse ce verset de Luc : « J'ai prié pour toi, pour que ta foi ne défaille pas ». Texte décisif et dont le sens, général et plein, ne saurait être réduit à signifier l'indéfectibilité. N.-$S., que son Père exauçait toujours, a obtenu que la foi de Pierre ne connaisse pas d'éclipse (44) ; elle est « à l'abri non seulement d'une erreur constante, mais instantanée ».
A supposer que cette explication fût exacte, il restait à prouver que la promesse du Christ regardât ici ies successeurs de Pierre ; et
(42) Matth., XVI, 18.
(43) Cf. Bossuet, Déf. de la Décl., 1. X, ch. 5. (44) CË. E. Renan, Trav. de Jeun., 117, n. 84.
l’on pense bien que les gallicans ne facilitaient pas cette démonstration. Ils réussissaient d'ailleurs à se débarrasser d'expressions patristiques et d’Actes conciliaires, que les ultramontains interprétaient tengancieusement. Mais c'était pour se voir opposer l'importance des autorités ecclésiastiques qui leur donnaient tort : un très grand nombre d’évêques et de théologiens en France (« l'opinion ultramontaine », pré: cisait Renan dans une note marginale, « semble y avoir été plus commune avant 1682 »), et presque tous ceux du dehors, « les évêques d'Italie, d'Espagne, d'Allemagne, de Pologne » : aux yeux de ces prélats, le pape est infaillible. Objection puissante, surtout depuis le brillant usage que J. de Maistre sut en faire : ce Savoyard émigré avait eu beau-.jeu de mettre l’accent -sur l'isolement presque schismatique de l'Eglise gallicane dans la catholieité (45)
Là réponse du Manuel — Je Cours la place dans la bouche des gallicans consistait à mettre en doute la prétendue unanimité des évêques étrangers. Probablement il ÿ en a plusieurs « en Espagne, Allemagne, Pologne » (46), qui adhèrent au gallicanisme, ou qui du moins sont neutres. Quant aux partisans de l’infaillibilité, leur croyance n’est après {out qu'une opinion de théologiens, comme la thèse adverse. Et celle-ci n’est pas moins respectable, car elle aussi a de graves défenseurs : on n’est pas même téméraire de la soutenir.
Cette position était assez raisonnable pour que M. Philpin püt l’adopter. Il se contenta cependant de donner à ses élèves un conseii de mesure : « Quelque opinion qu'on choisisse, se souvenir, si l'on soutient la faillibilité, de le faire modérément et avec respect ; si lon est de l’autre sentiment, d'éviter les excès, de ne pas taxer les adversaïres d’hérésie à la manière de M. de Lamennais ». Voilà qui commente à merveille la fin de la susdite phrase des Souvenirs : Saint- Sulpice n'avait pas pardonné au fougueux Malouin de l'avoir « presque argué d'hérésie et de froideur » pour le Souverain Pontife (47). Il n'allait pas, trois ans après la mort de Frayssinous, jusqu'à condamner le gallicanisme : mais il se gardaït aussi de le recommander, fût-ce sous sa forme la plus bénigne.
M. Philpin ne s'écartait pas de cette ligne de conduite en considérant l'autorité du Saint-Siège en matière de discipline : on le voit même, sur l’origine de la juridiction épiscopale, préférer au sentiment des Français, qui la dérivent immédiatement de Dieu, celui des étrangers, selon qui elle émane de Rome. Cette nouvelle section l’engageait dans toutes sortes de sujets, depuis l'histoire de Ia présentation à l'épiscopat (il était bien obligé de dire que le peuple, aux premiers siècles, y avait eu part comme le clergé), jusqu'au schisme des évêques
(45) Voir De l'Eglise gallicane, livre second, ch. IV, et Du Pape, t. I, | D.
(46) De là, semble-t-il, l'idée qu'eut Renan de consulter Henriette à jet ; infra: 351. — Bailly, Theologia, II, 424-425. RS SNS
(47) Souv., 188.