L'ÉTABLISSEMENT DU CHRISTIANISME
Vicaire Savoyard, dont Renan pouvait lire des extraits dans son Bailly (39). Mais il n’y prit garde, tandis qu’il nota soigneusement la solution de l’'apologiste anglais : «IL faut traiter cette preuve comme M. Wiseman, en montrant que cela ne rentre dans aucun des types alors existants ».
Une indication Ue ce genre eût été utile à Renan pour améliorer un autre argument : celui qu’on tirait, en faveur de la divinité du christianisme, de la façon dont il s'est établi. Depuis le temps où il l'avait rencontré dans la Méthode de M. Gosselin, le séminariste avait eu le loisir de méditer sur sa valeur. Hélas ! son professeur de Dogme ne lui en présentait pas un autre : c'était bien le même à peu près que l’on trouve chez Bailly. Cet auteur commençait par énumérer « les causes naturelles qui favorisent la propagation d'une doctrine » : puis il montrait que toutes, au contraire, ont dû entraver violemment le développement de la religion chrétienne. Dans le classement de ces causes, il suivait le plan de Bullet (40) : elles procèdent, exposait-il, « soit de la doctrine, soït de ceux qui l'enseignent, soit de ceux qui l'écoutent, soit des lieux et des temps où elle est apparue d’abord, soit enfin des moyens employés pour la répandre ».
Qu'une analyse comme celle-là ait paru à Renan «grossière et énervée», nul sans doute ne s’en étonnera. Quatre ans avant l’époque où il traçait ces lignes, une Revue, l'Université Cathotique, notait la grande vogue dont jouissait alors «l’objection tirée de l’état du monde » (41); et le « sophisme » de Gibbon, pour qui le christianisme s’est établi naturellement, avait dû être combattu par Receveur, à l’aide d’une note empruntée à l'Essai sur l’Indifférence (42). Est-ce le sentiment de ce qu'il y avait, contrairement aux apologies, de favorable à la religion nouvelle dans l’« état du monde vers le milieu du premier siècle », est-ce, disonsnous, ce sentiment qui soilicitait le futur écrivain des Apôtres (43) à se détourner de l'argumentation théologique ?
On ne saurait l’affirmer. Car une telle vue ne pouvait qu'affaiblir ‘la preuve dite par l'établissement. Or Renan paraît garder confiance dans sa force, à condition qu'on s'y prenne mieux pour montrer que le fait « n'est pas humainement explicable ». Ici, il se borne à caractériser la sorte d'enquête qu’il faudrait mener. Elle serait du même ordre que la solution Wiseman : « purement psychologique et d’'induction ».
Le temps n’est pas encore venu de dire tout ce que la jeune science de la psychologie a été pour l'élève de Saint-Sulpice. Mais ne voit-on
(39) I, 402 : « Jamais les auteurs juifs n’eussent trouvé ni ce ton, ni cette morale, elc. ».
(40) Histoire de l’étab. du christ., 1764.
(41) Juillet 1839, 40 et circa. Selon le rédacteur, cette objection a un côlé vrai, sans qu’elle soit autrement à craindre.
(42) T. IV (1823), 453 sq. — Cf. Bailly, lib. laud., 1, 391 et n. 1, 392, 394 n. 1, 402.
(43) Cf. dans cet ouvrage le ch. XVII, qui a précisément pour titre les mots entre guillemets de la phrase du texte.
pas déjà quel rôle elle joue au point vital de sa pensée ? Rôle doubl:, comme celui de la lance de Télèphe. Moins averti des « phénomènes de l'esprit humain », de leur complexité, de leur délicatesse, Renan aurait été ‘satisfait des décisions scolastiques. En ce sens la psychologie était une cause de malaise : pendant un moment, son adepte était désemparé (44). D'autant plus qu’il n’osait pas encore adopter les explications qu'elle lui suggérait. Car si les autres sont trop grossières, celles-ci le mettaient en défiance pour une raison bien différente: elles ne brillent de vérité que si l'on tourne la phrase d’une certaine façon ; changez quelques mots, et tout s'éteint. Est-ce donc à ces lueurs évanescentes que le croyant doit s’éclairer ?
Cette réflexion, toutefois, ne domina pas Renan bien longtemps. Il lui parut vite, au contraire, que cette fugacité était une «preuve de. bonté ». Certains souvenirs amers de ses classes de Philosophie l’aidaient à se persuader que la psychologie est la vraie méthode, puisqu'elle est hors de la portée des «esprits ordinaires». Que ceux-ci continuent done à trouver leur contentement dans les analyses « à coups de hache », dans le «Deus aut impostor » ou le témoignage des martyrs: ils montrent, par contraste, l'analyse qu'il faut pratiquer : la « fine », la « délicate », celle où « toute la force [de l’idée] est dans le tour de la phrase qui l’exprime» (45).
Ainsi la psychologie n’était pas seulement un principe d'inquiétude, mais aussi de progrès. En 1843, Renan la mettait encore au service des thèses chrétiennes, qu'il jugeait vraies, d'une vérité démontrable, sinon toujours démontrée. On n'avait qu'à chercher leurs «vraies preuves », dont on connaissait maintenant la formule. Et en ce sens l’apologétique était digne de la haute estime que le frère d'Henriette professait pour cette partie de la Dogmatique. Il ne dépendait pas de lui que toute la Théologie ne fût susceptible de la même application. Mais il suffisait d'entrer dans l'examen des Prolégomènes pour que le champ ouvert à l'initiative du psychologue se rétrécît singulièrement.
Ici, en effet, on revenait à l'Ecriture, dont le Traité de la Religion avait, pensait-on, prouvé la divine origine. Préciser la théorie de son inspiration, tel était l’un des objets de ces « Lieux théologiques », sur le compte desquels l'auteur des Souvenirs s'est exprimé avec une ironie légère : état d'esprit dont le séminariste était bien éloigné, quand il prit, sous la dictée de M. Philpin, les Notes qui permettent de reconstituer au moins les principaux fragments du Cours.
Non qu'il n'y eût pas, dès le début, de quoi mettre sa critique en éveil,
dans la façon dont on prétendait rattacher cette partie à la précédente.
(44) Voir l’Obs. XXIV : « Comment ? Nescio », etc.
(45) Fr. Int., 244, 255 ; L. Int., 152-158 ; Souv. d'Enf. et de Jeun., 247-248 PARTS de Jeun., 36, 43.