‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 150 sur 369 · CRITIQUE DE LA THÉORIE DE M. GOSSELIN · texte numérisé non relu

CRITIQUE DE LA THÉORIE DE M. GOSSELIN

Elle consistait à chercher une explication dans un « droit publie »,

en vigueur au M.-A. et qui aurait subordonné le temporel au spirituel. . À la notion du « pouvoir indirect » se substituait ainsi celle d'un pouvoir « divectif ou ordinatif », par lequel le pontife romain aurait délié les sujets de leur serment de fidélité, en les autorisant à se choisir un autre maître. S'il v eut souvent coaction, c'est que les contrats politiques impliquaient alors cette condition courante, que le prince cesserait de régner, du moment où il deviendrait hérétique et serait excommunié. Il suffisait done au Saint-Siège d'excommunier un roi pour le déposer : le second acte suivait le premier, comme l'effet sa cause. En outre, le pape et les évêques étant ordinairement pourvus à cette époque d’une seigneurie temporelle, M. Gosselin avait tiré grand avantage de ce caractère mixte, pour attribuer au suzerain certains actes ou décrets peu dignes du pasteur.

Que ce système ait paru recommandable, on le comprend. Il s’ins- £irait de la même méthode que l'apologie de l’Inquisition (63). Il pensait légitimer, sans recourir à une « juridiction. de droit divin », les maximes que la papauté a mises en avant : ne suffit-il pas qu'elles aient été fondées sur l’usage et parfaitement conformes au bien de la société (64) ? Du même coup, les discussions sur le pouvoir direct ow indirect cessaient, faute d'objet.

Si souhaitable qu'il fût peut-être, ce résultat, en réalité, n'était point acquis. Car enfin, de quoi s’agissait-il ? De montrer comment des papes ont agi sur le temporel ? Ceia, Voltaire l'avait fait dans son Essai sur les Mœurs, et lui-même, en l'expliquant par la mentalité du M.-A. L'apologiste avait un autre devoir ; il lui fallait justifier l'Eglise de s'être prévalue, en l'espèce, du pouvoir des clefs. Le «droit public», droit humain par conséquent, était-il bien propre à cette démonstration ? Il semble que M. Gosselin-n'ait pas vu à quel point il trahissait sa propre cause, en écartant, dans son ouvrage de 1830, l'idée que les prétentions de l'Eglise pussent s'’autoriser de cette promesse divine. Plus libre, un laïque comme $. de Sacy avait été plus clairvoyant. Reprenant la question traitée par le Sulpicien, il avait soutenu que c’est justement ce prestige surnaturel, et rien d'autre, qui s'était imposé à l'esprit grossier: du M.-A. « C’est comme vicaires de Dieu et de Saint Pierre en ce monde que [les papes citaient] les rois à leur tribunal. Voilà, dans toute son énergique et populaire simplicité, le raisonnement auquel la foi des hommes de ce temps ne résistait pas » (65). Dira-t-on que cette opinion a pu établir le droit ? Le rédacteur gailican l’admettait si peu qu'il s'éceriait : « N'est-ce pas un défi à l’histoire de vouloir laver les papes de tout reproche d’usurpation ? » Ainsi les subtilités juridiques de: M. Gosselin manquaient leur but, en attendant qu’elles déplussent, pour des raisons contraires, à l’auteur des Moines d'Occident.

(63) Cf. supra 275.

(64) Cf. Gosselin, Revue elc., 160-161.

(65) Débats, Variétés, 29 sept. 1839.

Elles ne satisfaisaient pas même, à ce qu'il paraît, tout le monde à Saint-Sulpice. Si l’enseignement officiel, à en juger par les papiers de Renan, ne désavouait nullement le Supérieur de la Maison d'Issy, les conversations particulières rendaient parfois un autre son. M. Carrière comparait l'essai de son « savant confrère » « aux efforts d'une vieille qui cherche à enfiler son aiguille en la tenant bien fixe entre la lampe et ses lunettes. Un moment, le fil passe si près du trou qu'elie s'écrie : « M'y voilà » ! Hélas ! non ; il s'en faut de la largeur d'un atome : c'est à recommencer » (66). Renan n'oublia pas cette critique, qui lui évoquait vivement certain geste familier de sa mère. l

Si ses Notes ne laissint pas voir ce qu'il pensait alors de la controverse entre gallicans et ultramontains, on s’en fera quelque idée par un travail qu'il dut composer, dès mars-avril 1844. Mais comme il s'aida pour l'écrire de ce qu’il apprenait au même moment sur l'œuvre paulinienne, il importe d'examiner maintenant les connaissances nouvelles qu'il acquit, ce trimestre-là, en fréquentant le Cours d'Eeriture Sainte, dont on a dit plus haut le caractère, l'esprit, les principes et la méthode (67).

(66) D'après les Souvenirs, loc. laud.

(67) Cf. supra Livre Premier, Chapitre III.

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