DU SALUT ET DE LA GRACE
vient de lire le chapitre IX de l'Epître aux Romains. N'y est-il pas dit que Dieu a haï Esaü même innocent, qu'il « fait miséricorde à celui à qui il là fait », qu’ « il endurcit celui qu'il veut » ? N'y voit-on pas cette apostrophe : « O homme, qui es-tu pour contester avec Dieu ?.… Le potier n'est-il pas maître de l'argile ? ete. » ? Ainsi nous ne serions qu'une matière passive Sous la main divine, et c'est bien en effet ce que confirme ce verset de l'Epître aux Philippiens : « Dieu opère en chacun le vouloir et le faire, selon sa vocation » (5).
Que Dieu nous prédestine ainsi, et qu'il fasse tout en nous, rien de plus cohérent, mais aussi rien dont l’orthodoxie soit moins disposée à s'accommoder, puisque ce système contredit « la volonté générale de Dieu de sauver tous les hommes », et qu’il exclut entièrement le libre arbitre. Une grâce toute-puissante, et qui perpètre le péché et la damnation, Dieu cause du mal, comment le Sulpicien eût-il imputé cette thèse à Saint Paul ? Aussi se mettail-il en devoir de transposer le sens des passages inquiétants de l’'Epître aux Romains. L'Apôtre n'y traite pas de la « prédestination à la gloire », mais de la « vocation à l'Evangile »; là même où il fait allusion finalement à la glorification, il ne saurait avoir en vue les seuls élus, maïs bien « tous ceux qui sont justifiés, et appelés à la sainteté » ; sa phrase n'est pas « si expresse en faveur de la prédestination absolue, qu'on ne puisse l'appliquer à la prédestination à la grâce » (6).
On ne voit pas bien quel avantage M. Garnier pensait s'assurer, eu reculant ainsi la difficulté. Peut-être seulement tendait-il à ne plus parler de réprobation, ni de prédestination d'aucune sorte, mais à se retrouver au milieu d'idées familières, comme celles qui touchent à la collaboration de notre liberté et de la grâce. Certes celle-ci est nécessaire pour tout. même pour « former une pensée » (7) ; mais, conjointement avec elle, agit cette faculté qui « non habet necessitatem, potestatem autem habet suae voluntatis ». Ainsi l’image du potier n'est qu'une comparaison approchée : le « vase ne coopère pas à l’action de l'artisan, et l'homme coopère à celle de Dieu ». C'en est assez pour qu'on puisse nous attribuer ce qu'il ne convient pas d'imputer à Dieu, à savoir le mal. De celui-ci nous n'avons pas à dire, comme du bien « Ce n'est pas moi qui le fais, mais c'est la grâce qui le fait avec moi ». Nous sommes sa cause efficiente, et Dieu seulement sa cause permissive. Le professeur d’Ecriture Sainte se contentait de cette distinction, sans pousser l'analyse aussi loin que celui de Théologie morale (8).
Il empiétait à peine davantage sur le terrain du Dogme, en ce qui touche aux Sacrements. Reconnaître dans les Epiîtres l'indication de la plupart d’entr'eux, cette tâche n'était pas au-dessus de ses moyens : il y
(S)ICE ROM. IL, LA UIX, 13:018,-20%sq. : Phil:, II, 13.
(6). C£. I Tim., II, 3-4; II Pierre, III, 9; Rom., VIII, 30. (7) Cf. en effet II Cor., II, 5.
(8) Cf., sur la part de Dieu au péché, supra 47.
retrouvait bien la pratique des indulgences ! A plus forte raison prenait-il soin de relever les endroits relatifs à la confirmation, à la présence réelle et à la manducation sous une seule espèce, à la pénitence, à l'extrême-onction, à l'ordre et au mariage. Comment douter qu'il ne s'agisse de la première dans ce verset : « Celui qui nous confirme (confirmat) avee vous en Christ, et qui nous a oints, c'est Dieu » ? des secondes dans la Première aux Corinthiens (9) ? du dernier dans l'Epitre aux Ephésiens ? La troisième ne ressort pas moins de la façon dont Saint Paul en use avec l’incestueux de Corinthe (10) ; et le cinquième, de son exhortation à Timothée, qu'il invite à « ranimer le don de Dieu, reçu par l'imposition des mairis ». Enfin Saint Jacques décrit la quatrième tout au long : « Quelqu'un de vous est-il malade ? Qu'il fasse venir les prêtres de l'Eglise, et qu'ils prient sur lui, en l’oignant d’huile au nom du Seigneur. Et la prière de la foi sauvera le malade, et le Seigneur le relèvera ; et s’il a commis des péchés, ils lui seront remis » (41).
Que sa thése fût également évidente dans tous ces cas, M. Garnier n'allait pas jusqu'à l'assurer. Certaines de ses expressions laisseraient supposer, au contraire, qu'il a senti ce qu'elle avait parfois de contestable (12), et l'énoncé même du principe dont il s’autorisait n’était pas, on le verra, sans finir sur une restriction. Mais le dernier texte se prêtait {trop bien à une manipulation scolastique, pour que le théologien se retint de justifier l'Eglise qui y a fondé sa foi : « Nous y trouvons. tout ce qui établit l'existence d’un sacrement : le sujet, c’est le fidèle infirme...; ‘e ministre, c'est le prêtre ; la matière, c’est l'huile. ; la forme, c'est la prière qui accompagne l’onction ; les effets salutaires, etc. ». Entraîné par ce facile succès, M. Garnier dépassait son but. L'Epître laissée de côté, il saisissait l’occasion de prouver que l'extrême-onction remonte bien à l'institution de J.-C. S'il n’en était pas ainsi, le signe n'aurait pas ia vertu, l'efficacité que lui reconnaît l'apôtre.
Est-ce à dire qu'une telle filiation n'ait rencontré aucun sceptique ? On n'oserail assurément le soutenir. Sur ce point comme sur bien d'autres, le ton de M. Garnier n’est pas d'un homme qui ignore la contradiclion. De fait, dans cette construction à laquelle il s'évertue, pas une pierre qu'on n'ait essayé de lui arracher des mains. Si les adver-
saires que l’on connaît se sont montrés agressifs et tenaces, c’est bien
(9) Voir aussi Hébr., XIII, 10, et infra 324 et n. 27.
(10) C'est à ce propos que l'Apôtre, selon l’auteur du Cours, autorisa par som exemple les indulgences. Lorsque Saint Paul engage ses correspondants À pardonner au coupable dont il estime le châtiment suffisant (11 Cor., IL, 6-11), il accorde visiblement « une remise partielle de peine ».
(1) Cf. II Cor., I, 21 ; I Cor., X, 15-22 : XI, 23 sq. : Eph: V. 31-33 : : Tacan NAMES 1; Eph.,; V, 31-33 ; II Tim., I, 6; (12) « Les sacrements sont presque tous indiqués avec plus Soon Jercla didane
les écrits de Saint Paul » (Prolég.) ; l'un « paraît » indiqué, l’autre « semble supposé », etc. ;