‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 153 sur 369 · M. GARNIER FAIT FACE AUX OBJECTIONS · texte numérisé non relu

M. GARNIER FAIT FACE AUX OBJECTIONS

à l'occasion de ces Epîtres. L'ont-ils troublé au point qu'il se soit départi de l'attitude qu'on a caractérisée plus haut (13) ? Le croire ne serait pas juste, même si quelques-unes de ses démarches paraissent de nature à donner le change sur les conditions du combat. Certes, il lui arrive de se mettre en présence d’une contradiction purement apparente, ou d'une objection qui porte sur un faux sens, ou d’une interprétation grossière. Il commentera prolixement, par exemple, le récit de la chute pour montrer ce qui en ressort en effet, qu'Adam ne fut pas, à proprement parler, séduit par le sérpent. Mais son intention n’est pas de se ménager le trompe-l’œil des victoires faciles. Il ne récuse ni la subtilité, ni la puérilité, ni l’artifice, lors même qu'il en est le plus embarrassé. C’est donc qu'il ne les reconnaît pas pour ce qu'ils sont ; il accepte de se battre selon ce mode, parce qu'il de trouve régulier, parce qu'il est habitué à ce terrain, à ce genre d'escrime, à cet horizon. L'auteur des Souvenirs a eu raison d'écrire (14) que « l’enseignement catholique, se croyant sûr de lui-même, acceptait la bataille. avec une parfaite bonne foi ».

Comment elle s’est déroulée sous les yeux de‘Renan, c’est ce qu’on essaiera de faire voir, quitte à ramasser et à systématiser ce qui s’est présenté à l'étudiant en ordre plus dispersé, et partant, sous une forme moins instante et moins dramatique.

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En premier lieu, son commentaire de l’'Epiître aux Romains laissait M. Garnier en butte à de rudes objections, quelque soin qu'il eñt pris d'y pallier certains versets, ou plutôt à cause de ce soin même. Si la thèse orthodoxe, lui disait-on, satisfait à peu près notre conscience, n'est-ce pas dans la mesure où elle s’écarte de la lettre de l'Ecriture ? et non seulement des textes si décisifs qu'on a reproduits, mais encore de ce verset de la Seconde aux Thessaloniciens : « Dieu leur enverra une opération d'erreur, afin qu'ils croient au mensonge » (15) ? Il demeure donc vrai que Dieu, selon Saint Paul, abuse la créature pour sa perte : ce qui n’est digne ni de la « bonté » du Créateur, ni de sa « sainteté ».

Est-il plus convenable à l'Apôtre lui-même d'exhorter ses correspondants à « faire du bien à leurs ennemis, paree qu’en agissant ainsi ils amasseront sur leurs têtes des charbons ardents » ? Ce propos ne lui donne-t-il pas l'air d'attendre et d'espérer — sentiment qui « répugne » |! — que la punition divine se déchaîne sur l’ingratitude ? Que penser aussi de la violence avec laquelle il voue à la castration ceux qui voudraient obliger les Galates à se circoncire ? Quel manque de charité ! Si l'on ajoute qu'il paraît, en un endroit, renoncer à la vertu

(13) Voir supra 80.

(5) T1 Thess., Il, 10.

d'espérance (16), on finit par moins s'étonner qu'il se soit déclaré luimême « le premier de tous les pécheurs ». Et l'on trouve bien secondaire, en comparaison de telles défaillances, le fait qu'il ait senti l'aiguillon de la concupiscence, ou qu’à Ephèse il se soit ravalé à l'état de gladiateur. Sa « dignité » importe moins que sa « sainteté ».

Encore, si l'on n'avait pas autrement lieu d'être choqué ! Mais le fond des Epiîtres surprend plus d'une fois notre morale. Comment admettre, par exemple, que « nul péché ne viole le corps sauf la fornication » # Que font donc l'intempérance, la mutilation, le suicide ? D’après Saint Jacques, transgresser un commandement ou les enfreindre tous, c'est même faute : adopterons-nous cette règle ?

Nos connaissances témoignent, elles aussi, contre les Apôtres. Aucun naturaliste ne croira, malgré Saint Pierre, que la terre « ait pris consistance par l’eau », — par l’eau qui est un dissolvant ! Lhistoire n'a pas moins démenti les dires de Saint Paul et de Saint Jean : celui-là pensait que l'apparition de l’Antechrist suivrait la destruction de l'Empire romain, et même que la résurrection générale aurait lieu de son vivant ; xelui-ci assura « formellement que la fin du monde était arrivée, el que l’Antechrist prédit était déjà au monde ». « Or cependant depuis dix-huit cents ans, rien n'est arrivé ».

Si l'on ne peut mettre partout les écrivains sacrés en aussi mauvaise posture, il n’est qu'à les suivre dans leurs raisonnements, pour voir combien leur logique est défectueuse. Gette résurrection générale, par exemple, comment Saint Paul montre-t-il qu'elle doit avoir lieu ? Si les morts. explique-t-il, ne ressuscitent pas, J.-C. n'est pas ressuscité, et les chrétiens n'ont d'espoir qu'en ce monde. Mais d'une part. le Fils de Dieu à pu bénéficier d’un privilège unique, et secondement, l'immortalité de l’âme suffit à justifier l'attente d'une autre vie. A côté d'une question aussi grave, celle de savoir quelle coiffure convient à la prière paraît quelque peu puérile. Il est pourtant vrai que l’auteur de la Première aux Corinthiens a prétendu la régler par la raison, comme s'il ne £'agissait pas de la plus variable des pratiques ! Mais son argumentation n’est pas même correcte. Si la femme, en effet, doit se couvrir parce qu'elle est soumise à l'homme, l'homme devrait se couvrir puisqu'il est soumis à Dieu : or l'Apôtre lui recommande le contraire.

Ainsi déroute-t-il la pensée humaine. Il lui arrive également de mettre en péril l’enseignement de l'Eglise : à cet égard, de nouvelles précisions viennent aggraver les difficultés qu'on a déjà dites. L’Epître aux Colossiens appelle J.-C. le « premier-né de toute eréature » : comment concilier cette expression avec le dogme de sa divinité ? Comment croire d’après Saint Pierre que Jésus ait annoncé à des incrédules damnés leur délivrance, alors qu'il n'y a pas, c’est absolument certain, de rédemption pour l'enfer ? D'autre part, les textes relatifs à la confirmation et au pouvoir des indulgences ne marquent aucune différence

(16) Cf. supra 281 et n. 32.

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