DIVERSES ARGUTIES
« que l'Eglise permet ou ordonne ». Inversement, les viandes que permet l'Epître à Tite ne sont point celles que défend l'Eglise. Le péché dont le juste, selon Saint Jean, est incapable, ce n'est pas le véniel, mais seulement le mortel. Guand l’Apôtre dit que certains échapperont à Ia mort, et que Jésus fut les prémices de la résurrection, il entend la mort « naturelle », et la résurrection « absolue et pour toujours ». Telle négation qui, littéralement, vise tout le monde, n'exclut, en réalité, que les « faux docteurs » ou les hommes non spirituels, selon le contexte. La promesse à dater par rapport à la Loi, ce n’est pas la promesse de Dieu à Abraham, mais- l’une de ses « confirmations », probablement celle à Jacob, la dernière et la plus solennelle (28). Enfin de dures nécessités contraignént le Sulpicien à des explications qui eussent pu être le sujet d'une Provinciale. « L'opération d'erreur » dont Saint Paul menace les hommes, croyez bien qu'elle sera envoyée, « non comme cause véritable de l'erreur, mais par une vue de justice sur les réprouvés » : à ceux-ci, pour les punir, Dieu refusera les « secours surabondants » qui leur seraient nécessaires. Ce qu’il accorde toujours, c’est le secours suffisaht, mais qui peut, vu la corruption de l’homme, n'être pas assez efficace.
De telles décisions risquent, malgré l'autorité de Saint Augustin (29, de fatiguer les docilités les mieux disposées. Mais le théologien s'estime ässez rompu aux arguties pour emporter de toute façon l'assentiment: A première vue, les Epîtres ne justifient nulle part la manducation sous üune seule espèce. Regardons-y mieux cependant. Que dit Saint Paul à l'endroit de la Cène ? « Celui qui mangera le pain ow boira la coupe du Seigneur indignement, sera coupable envers le corps et le sariz du Seigneur » /30). Le vel disjonctif prouve qu'il y a sacrilège dans un cas comme dans l’autre ; donc le corps et le sang sont sous chacune des deux espèces. Le silence que l’Apôtre garde sur la grâce attachée au mariage est aussi sans conséquence. Comment croire, en effet, que l'amour et la soumission puissent exister entre conjoints au degré requis, si le ciel ne les aide pas ? Dieu a dû proportionner le secours au devoir : et ainsi son interprète « donne assez à entendre » ce qu'il ne dit pas explicitement.
On est donc fondé, quand le besoin s'en fait sentir, à ajouter au texte de lEcriture, notamment des particules de comparaison qui, paraît-il, y sont souvent omises. Il est bien certain, par exemple, que la violation d’un seul précepte et celle de la Loi entière ne sauraient être assimilées: l’une à l’autre que « sous un certain rapport » ; « est quasi qui omnia violat ». Pareillement, on peut admettre que la Loi s'applique aux Juifs,
(28) On devine le but de celte identification : faciliter les « hypothèses chronologi-
ques >» pour réduire l'intervalle à la durée voulue. — Cf. supra 77 et n. 59, 78 et n. 64.
(29) « Dieu », note ce Père, « n’endurcit pas en donnant la malice, mais il endurcit
en ne donnant pas la miséricorde ».
(30) I Cor., XI, 27. Deux versets plus bas, on lit : « celui qui mange et boit, elc.….. ». Maïs M. Garnier fait ici abstraction du contexte; de même qu'il se garde d'opposerà sa thèse sur les rapports de l’homme avec Dieu la « quid habes quod non accepisti?» de ZI Cor., IV, 7.
mais à une condition : c’est que « l’auteur n'avertisse pas qu'il a en vue les Gentils ». Le souhait d'être anathème, Saint Paul ne le formule pas « absolument. Il faut sous-entendre : s’il était possible ». C'est dans sa bouche une hyperbole.
Ainsi, il n'est pas jusqu’à la rhétorique, qui ne vienne au secours de l'orthodoxie. Ce qui nous étonne chez Saint Paul, selon M. Garnier, procède parfois d'une intention oratoire, ou constitue un artifice de style. Voyez nos prédicateurs : veulent-ils « exciter leurs auditeurs à la confiance en Dieu », il leur arrive de passer sous silence, à propos du salut, telle condition aui dépend.de l'homme. L'Apôtre a fait de même. S'il semble attendre pour son compte la résurrection générale, ce n'est que façon üe parler, de « rendre son discours plus vif ». Gardons-nous aussi de « presser à la rigueur », d' « urger en tout point » une « expression proverbiale » comme le 10 du chapitre IT de l'Epître de Jacques, ou une « belle figure » comme l’allusion au potier.
Cette richesse de la Bible en images aide beaucoup l'apologiste, en ce qu'elle lui permet d'effectuer le judicieux repli que l’on sait, dans l'affaire des emprunts paléotestamentaires (31). Psaumes et Prophètes, en effet, ont un style figuré, ou plutôt figuratif. Saint Paul a donc été fondé à les prendre « assez souvent » dans un sens allégorique, mystique, spirituel. C'est ainsi que tant de morceaux s'appliquent à J.-C. soit que David parle d’ « ouvrages regardés comme les œuvres propres du Messie », soit qu'il passe de l’ordre naturel à celui de la grâce : « la grandeur de l’homme dans le [premier] conduit à sa grandeur [dans le second], ou en tant qu'il a été uni à la divinité ». Ce sens « plus noble et plus sublime » s’infère aussi dans les Paralipomènes, de la magnifcence de certaines expressions : « Si en cet endroit Dieu applique à Salomon des paroles dont une créature ne peut remplir toute l'étendue, il faut qu'il ait en vue son Fils ». L'auteur du Cours établit à moins de frais la qualité d’Isaïe, cette: « vive image » de J.-G., mais il éclaire Jacob « d’une lumière prophétique », sans quoi ce personnage n'eût pas reconnu en Joseph « une figure du Messie », ni dans son bâton (parlons mieux, dans son « sceptre ») la représentation de l'autorité divine.
Ce genre si commode de justification convient à la plupart des textes litigieux. Il y en à pourtant deux ou trois qui demandent un autre commentaire. Lorsque Saint Paul cite Osée, ce n'est, à ce quil paraît, qu'en vue de rendre une idée comme celle-ci : « On verra alors ce qu'Osée avait prédit des dix tribus, que Dieu appellerait son peuple celui qui ne l'était pas. ». De même pour Isaïe et la délivrance de la captivité. Si l'Apôtre déclare que cette prédiction « se trouve vérifiée dans le mystère de l'Incarnation », ce doit être « par une simple application au sujet ». On serait en présence du sens accommodatice. Toutelois celte explication n'est pas de celles que M. Garnier adopte expres-
/ (31) Ci. supra 83 et 38. M. Garnier reconnaît aussi, après Saint Jérôme, que les Apôtres s'écartent parfois de la lettre du texte : c'est qu'ils le citent souvent «de mémoire », surtout Saint Paul, qui avait l'esprit plein de l'A. T,