L'ORTHODOXIE EN APPELLE AU RAISONNEMENT A AT
sément, ni même qu'il propose souvent et en son nom : peut-être ce sens lui faisait-il l'effet d’être trop « de l’homme » (32).
Quoi qu'il en soit, et comme s’il appréhendait de n'avoir pas absolument gain de cause, il mettait en ligne une dernière considération. Peu importe en quel sens Saint Paul a pris l'A. T., s’il réussit, de toute façon, à établir sa thèse ; or, c'est ce qui a lieu. Le geste de Jacob prouve aussi bien la foi du patriarche, soit que l’objet de l’adoration ait été Dieu ou le bâton de Joseph. Quant à se décider entre ces deux traductions « Dieu fait ses anges vents », ou « Dieu fait les vents ses anges », on ne voit pas que le choix soit de conséquence. La première, en effet. montre que «les anges et les créatures subalternes sont institués pour accomplir les ordres de J.-C. », et la seconde souligne ce rôle : car « si les anges n'étaient pas des créatures subalternes, Dieu ne donnerait pas si facilement leur nom à des puissances matérielles ». Aussi peu sérieuse est la divergence relevée entre « corpus aptasti » et « aures perfecisti ». Ce dernier texte, qui est celui de l’hébreu, peut se comprendre ainsi -« Vous m'avez rendu obéissant à vos volontés » ; il annoncerait la venue du Messie, et sa substitution aux victimes de l’ancienne Loi. Mais cette immolation suppose un corps, et l’on rejoint par ce mot la citation de l’Apôtre, dont « le raisonnement a force, comme tirant une conséquence légitime du sens implicite de l'original ».
Ainsi suffit-il d'argumenter un peu pour suppléer aux indécisions üe l’exégèse. Si l’on ne voit pas l'excellence d’une raison tirée d'Isaïe, qu'on veuille bien y réfléchir : « le Messie appelant ses disciples ses enfants témoigne qu'il est de même nature qu'eux, comme le père est de même nature que ses enfants ». La cohérence interne du N. T. n’est as moins sensible, soit qu'il s'agisse d'un jugement ou d’un raisonnement. La fornication se distingue des attentats analogues, en ce qu'elle pèche « par le corps même contre le corps », au lieu de se perpétrer « par des objets extérieurs à lui ». La preuve de la résurrection générale paraît valable, si l’on songe que J.-C. est le chef d’un corps dont les hommes sont membres : l’union est trop étroite pour que l’un ait pu ressusciter, si les autres ne ressuscitent pas. Les faits eux-mêmes qui, dans les Epîtres, surprennent au premier abord, s'expliquent aussi bien que les idées, par des conjectures appropriées. On doit penser que des contemporains de Noé se repentirent, car « il n’est pas vraisemblable » que « la multitude soit restée sans exception sourde à la voix du patriarche » (33). La dispute de Saint Michel et du diable « ne répugne pas » : Dieu « a pu » craindre qu'on ne se livrât sur la sépulture du législateur à des rites superstitieux : d'où la mission dont il aura chargé l’'archange protecteur d'IsraëL Les noms d’anges que cite Saint Paul « peuvent » convenir aux bons comme aux mauvais, et les Mages « ont pu » les tenir de Daniel. Bref, l’apologiste ouvre, suivant le besoin, le champ
(32) C’est l’opinion de l’abbé Glaire (lib. laud., I, 316). (33) Cf. supra 82 et n. 74.
du probable, et celui, plus vaste encore, du possible. A Ia fréquence de sa formule « rien n'empêche de dire. », on voit qu'il aurait volontiers manœuvré sur ce terrain, où la contradiction est difficile à porter.
Il en était rappelé par dautres soins. Certains désaccords apparents, notait-il, viennent tout simplement de ce que les écrivains sacrés ne parlent pas de la même chose ici et là, ou qu'ils ne se placent pas au même point de vue. Ainsi pour ce qui concerne l'arche : l'Epître aur Hébreux se réfère au séjour du désert, et les Livres historiques, au culte du Temple. Lorsqu'il traite de la justification, Saint Paul envisage Abraham avant son alliance avec Dieu, et Saint Jacques, après qu'il eut été établi père des croyants. Il n'y a pas lieu non plus d'opposer l'Apôtre à Moïse, sous le prétexte que l’un conseille la continence, et que l’autre condamne la solitude : car celui-là pense à la perfection de l’individu, et celui-ci au bien de l'espèce (34).
En définitive, nulle divergence ne subsiste entre les parties de l'Ecriture. Il suffit donc, pour qu’un passage ne puisse avoir un sens désagréable à l'orthodoxie, qu’un autre ait l'air de dire le contraire. La (héorie du salut, dans l'Epître aux Romains, reçoit ainsi « son vrai jour » de la Première à Timothée et de la Seconde de Pierre. Pourquoi n'est-il pas exact à la lettre que Melchisédech ait été sans père ? M. Garnier va nous l'apprendre : « Ce n’eût pas été un homme, ce que l’Apôtre dit être nécessaire pour le sacerdoce ». Saint Paul « n’a pu » penser que la miséricorde divine soit absolument gratuite, « puisqu'ailleurs il nous exhorte à courir pour atteindre le but ». Saint Jacques « n'a pu » exclure telle catégorie de serments, car il « les savait » permis aux conditions marquées par Ezéchiel; Saint Jean « n'a pu » enseigner l'inamissibilité de la justice, car « il savait bien » que David lui-même l'a perdue à un moment, sans compter Judas...
Ainsi le Sulpicien ne se contente pas d'alléguer directement des textes, il en prêle le souvenir à l’auteur du passage qui fait difficulté. Et ce ne sont pas les seules suppositions psychologiques qu'il se soit permises : il lui est arrivé encore de rechercher non plus quelles données serivturales se sont imposées à l'écivain sacré, mais quelles circonstances ont. influé sur ses propos. Il a cru les trouver, soit dans les erreurs que l'apôtre avait à combattre, soit dans les opinions ou des habitudes que celui-ci à feint de partager, afin d'avoir, comme Socrate avec les sophistes, plus de prise sur son publie.
Par exemple, les Juifs prétendaient — et de cette maxime résultait une « grande corruption de mœurs » — que la violation d'un précepte
n'entraîne pas la perte de la justice. Ils croyaient « tout serment permis et en toute occasion, pourvu que le nom de Dieu n'y fût pas employé ». C'est contre ces idées que Saint Jacques aura voulu réagir. Les sentiments eux-mêmes que Saint Paul prête à Dieu pour Jacob et Esaü étaient
(34) De même l'emploi du qualificatif super omnia (cf. supra 76) ne met plus de division entre les Pères, s’il est vrai qu'ils l'ont rapporté soit à Dieu, soit à son Fils selon qu'ils pensañent aux personnes de la Trinité et à leurs rapports « notionels » (sic), ou qu'ils comparaient le Christ aux créatures,