L'ÉTAT DU MONDE AU PREMIER SIÈCLE
destinés à « fermer la bouche aux Juifs, qui trouvaient mauvaise la substitution des Gentils ». Le critère indiqué par Saint Jean pour reconnaître lorthodoxe (35) serait, on doit l'avouer, bien insuffisant aujourd'hui. Mais il était excellent à l’époque, vu « les hérétiques de ce temps-là, qui niaient l’Incarnation du Fils de Dieu ».— Les Apôtres ont été bien avisés également de se placer le plus possible au point de vue de leurs congénères, voire à celui des incrédules. Les Juifs étaient « nourris dans le respeet des prophéties », et c’est pourquoi Saint Pierre s'est exprimé comme il l’a fait dans sa seconde Epître (36). En sacrifiant à l’exégèse allégorique, Saint Paul s'est conformé sciemment à une pratique courante « Les Juifs appliquaient au Messie les psaumes du n° XCIIT au n° CI et les passages des prophètes relatifs au rétablissement de Jérusalem ; le Talmud lui rapportait expressément les versets 17-18. du chapitre VIIT d'Isaïe ». Cette raison explique aussi l'usage que l'Apôtre a fait de la version des Septante, admise par la tradition et dont on se servait presque. exelusivement. L'Apocalypse d'Elie, citée au chapitre II de la Première aux Corinthiens, jouissait d'une grande autorité dans les mêmes milieux (27). 2
“Il ne convient certes pas de demander à ces indications ce que leur auteur n’a pu y mettre. M. Garnier était fort peu désireux de s'expliquer sur la pensée personnelle de Saint Paul. Encore plus discret quant à la valeur des Septante, il ne laissait percer nulle part la moindre connaissance de leurs bévues (38). On peut lui reprocher aussi d’avoir établi grosso modo et pour les besoins de sa cause, l'opportunité des thèses apostoliques.… Il n’en est pas moins vrai que ce genre d'explication tranche sur tous ceux qui précèdent. Peu importe que le Sulpicien, lors même qu'il en use avec le plus de confiance, n’en sente pas la supériorité. L'essentiel est qu’il se soit enfin placé, fût-ce à son insu, sur le plan de l'histoire, — et qu'il y soit resté quelque temps.
Il donnait ainsi à ses auditeurs toutes sortes de renseignements sur l'état du monde antique au premier siècle. Voici les Juifs et leurs sectes: les Pharisiens, avec leurs abstinences surérogatoires, e£ les Sadducéens matérialistes, négateurs de l’immortalité et de la résurrection. Voici l'Orient, les Chaldéens, « chez qui Daniel était si célèbre », et leurs Mages, à la doctrine ésotérique : ils « avaient une vénération particulière pour les esprits, avec qui ils prétendaient avoir commerce el par eux
(35) Le voici : « Tout esprit qui confesse J.-C. venu en chair est de Dieu » (I Jean, IN, 2).
(36) IL s’agit du passage visé supra 102 et n. 139.
(37) D'ailleurs, si cetle excuse ne suffil pas, on peut aussi daler celle Apocalypse de telle sorte que l’emprunt ait dû être fait à Saint Paul, et non par lui. Ce renversement paraît plus fondé encore en ce qui concerne le Livre d’ Hénoch.
(38) L’une d'elles pourtant eût éclairé bien des choses : la confusion des mots hébreux mittà (lit) et mattè (bâton) à Gen., XLVII, 31. — Cf. supra 90 n. 105.
connaitre l'avenir. Ils les croyaient créateurs de l'univers, prétendaient que la divinité supérieure ne se mêlait de rien, mais avait chargé les anges de créer et conserver l'Univers ». Voici la Grèce et Corinthe, dont M. Garnier faisait un tableau à la fois décent et hardi : « La volupté, compagne inséparable de l'opulence et du commerce avec les étrangers, y régnait avec une extrême licence. I1 y avait sur la cime de la montagne un temple célèbre où plus de mille prêtresses servaient la déesse en l'imitant » (39). ”
Idées et mœurs se reflétant dans la littérature, des noms classiques frappaient à nouveau l'oreille de Renan (40). On lui signalait aussi l'auteur d'un Traité (Iso! yensuGv; lenu pour inspiré par Platon, Gicéron, Apulée : cet Epiménide que l'Æpître à Tite appelle un prophète (41). On mentionnait Porphyre, et le Traité de Jamblique sur les Mystères des Égyptiens et des Chaldéens. On citait encore Josèphe et ses Antiquités. Philon, et le Talmud où se retrouvent les magiciens de la Seconde à Timothée (TIL,8). En attendant de lire, l’annéa suivante, l'ouvrage de Chiarini, l'élève de M. Le Hir s'initiait à ces règles de l’allégorisme, dont le. professeur d'Ecrilure Sainte indiquait les (rois principales. L'une d'elles que sanctionne l'autorité du « savant rabbin Abarnabel », dut lui causer un léger sursaut : « on peut détacher des passages de la suite du discours, et y chercher des sens qui n’ont point de rapport aux paroles qui précèdent et qui suivent » (!). Quelques « imaginations rabbiniques » vinrent aussi à sa connaissance, entre autres, l'idée qu'il existe plusieurs cieux superposés. Enfin l'existence d'assez nombreux Apocryphes lui fut révélée : l'étude des Epîtres donnait lieu d'énumérer non seulement le Livre d'Hénoch et l'Apocalypse d'Elie, mais encore les Prophéties de ce dernier (42), un livre attribué à Jérémie, l'Assomption de Moïse, le Testiment des douze patriarches etc. En voyant son professeur abaisser certaines dates jusqu’au lendemain du christianisme, Renan put sentir à quel point la chronologie de ces documents est flottante (43).
Celle des premières hérésies n'était guère mieux fixée pour lui. Incerlitude compréhensible, si l’allusion que l'Apôtre a l'air de faire au gnosticisme, par exemple, est une anticipation inspirée (44). Que cette erreur fût seulement en germe, ou à la veille de se produire, ou déjà parue, l’auteur du Cours n'osait se prononcer à cet égard. Cependant il n'aurait pas repoussé, semble-t-il, la dernière hypothèse, les gnostiques remontant, à Son avis, « aux. temps les plus anciens » de la religion
(39) Comparez E. Renan, Saint Paul, 213 et n. 2, avec l’allusion au sens spécial de 2Gpu/brater,, déjà indiqué par M. Garnier,
(40) Démosthène, Lucien, Polybe ; Tite-Live (sur Amphipolis), la Satire VI de Juvénal et le Pro Archia (sur les aires du grec et du latin).
(41) J, 12 (cf.iLes Ap., 167). Le titre que Paul Jui donne s'explique, selon M. Garnier, par l'habitude où l'on était alors d'appeler les poètes prophètes.
(42) Ci. Eph., V, 14 (d'après Saint Epiphane).
(43) Cf. Saint Paul, 302 et n. 1: L'Antech., 358 n. 1: Ÿ ) PEN | chrét., 268: Index, 108. D me Na
(44) Ci. supra, 75.
SAINT PIERRE ET SAINT PAUL 3at
naissante. Les explications qu'il eut à fournir sur leur compte, et sur celui des millénaires (45), si elles ne convainquirent pas Renan, durent au moins recommander à son attention ces croyances que l'étude de l'Apocalypse allait, quelques semaines après, éclairer davantage. Dès à présent, un personnage lui était présenté, dans des conditions propres à piquer sa curiosité : Simon le Magicien, en qui ses disciples saluaient « le chef des principautés, des puissances et des dominations », et qui, suivant l’auteur des Actes (VIII, 10), avait la réputation d'être « la puissance de Dieu, celle qui s'appelle la grande ». M. Mollevault prononçait également, un nom bien fait pour provoquer quelque réaction parmi les séminaristes, comme s'appliquant, dans une acception que le chef des Apôtres n'avait point prévue, aux anciens élèves de M. Dupanloup : ces « Nicolaïtes » contre lesquels la Deuxième Epitre de Pierre entend prémunir les fidèles.
De toutes ces indications, nulle n'était assez précise pour mettre un auditeur même sagace en état de deviner les dissensions intestines du proto-christianisme. Qui, d’après elles, eût pu se douter de la haine dont tel sobriquet témoignait à l'endroit de Saint Paul et de son école ? Les divisions de l’église de Corinthe n’arrêtaient guère M. Garnier que le temps d'identifier en ces termes « le parti du Christ » : « il était composé d'hommes peut-être instruits par Saint Jacques, parent de J.-C. selon la chair, ou même par J.-C. en personne ». En général, le Sulpicien se souciait peu d'apporter des précisions sur les « faux docteurs » aui suscitèrent {tant d'obstacles à l'Apôtre des Gentils : il se bornaït à les qualifier de « judaïsants ». Que l’un d'eux eût été Saint Pierrk, c'est sur quoi il ne consentait pas à arrêter sa pensée, sinon pour acc0mmOder à sa manière le chapitre II de l’Epître aux Galates.
Ce n'était pas chose très facile. Saint Paul a semoncé Saint Pierre, et Porphyre en a profité pour taxer « celui-ci d'erreur, celui-là d’orgueil, tous les deux de mensonge, et l'Eglise d’une vaine crédulité ». Comment repousser tant d'accusations ? En imaginant un Céphas différent de Pierre, et dont la seule raison d’être serait de recevoir, en la place de celui-ci, les reproches de Paul ? M. Garnier, on l’a dit, ne voulait pas de cette solution. Il ne partageait pas davantage l'opinion de Saint Jérôme, selon qui la scène d'Antioche fut « une feinte ménagée de concert entre les deux apôtres » : cette explication, comme l’a justement observé Saint Augustin, « autoriserait le mensonge et renverserait l'autorité des Ecritures ». Il faut l'avouer, la conduite de Saint Pierre fut telle, que Saint Grégoire-le-Grand à pu la qualifier d'hypocrite. Mais cette faule ne tire pas à conséquence : le premier pape n'a pas été impeccable, il ne s'ensuit pas de là qu'il ait failli. Le seul point à considérer, en l'espèce, est s’il a erré contre la foi. Or ses paroles « au Concile de Jérusalem » prouvent qu’ « il ne crut jamais les abstinences nécessaires » ; il ne s’est donc pas écarté de la « foi intérieure ». De la « foi extérieure »
(45) L'occasion (dont il se serait bien passé) lui en élail donnée par l'analyse de l’Epître de Jude et de la Seconde de Pierre : elles n'ont rien, affirmait-il, sur quoi l’on ait pu se fonder pour attendre le règne de mille ans.
non plus, « puisqu'en s’abstenant des Gentils il ne fit rien qui supposât une erreur, mais seulement s'abstint d'une chose permise ». On objecte, il est vrai, que « cette conduite entraîna de fâcheux inconvénients ». Sans doute, mais « Dieu permit que Saint Pierre ne les vil pas, et que la charité lui fermât les yeux ». .
Gette passe franchie, l'auteur du Cours en prenait assez d'assurance pour transformer, avec l’aide de Bossuet, le blâme en éloge (46). Audace légitime, pensait-il, vu que cet incident, au lieu de léser la religion, s'est au contraire terminé à sa gloire. Que Saint Pierre se soit réformé, quand il eut aperçu les dangers de sa pratique, M. Garnier s'en portait garant. Dès lors, nous avons le droit et le devoir d'admirer en lui comme en Saint Paul deux grands exemples : l’un d'humilité, puisque le supérieur a reçu la correction de l'inférieur, l’autre de courage, puisque le service de la foi l'a emporté sur le respect.
Ce commentaire de leur différend donne une idée du caractère que l'auteur du Cours a dû imprimer à leur biographie respective. Celle de Saint Paul offre quelques points qui se retrouvent dans l'Histoire des Origines, pareillement traités (47). Sur la nature, cependant, du « stimulus carnis », Renan s'écarte de son ancien maître. L’entendre, éerit-il, « de l'attrait des voluptés charnelles, n'est guère possible ;° il vaut mieux y voir quelque infirmité » (48). C'est la thèse opposée à celle de M. Garnier. Saint Paul, selon ce dernier, n'a pu parler d'une maladie, qui n'humilie point. La concupiscence au contraire a cet effet, et pourquoi veut-on que les cinquante-sept ans de l’Apôtre l’aient mis à l'abri de ses atteintes ? A-t-elle épargné Saint Grégoire de Nazianze, tout vieux qu'il était, et « épuisé de jeûnes » ? La sainteté ne consiste pas à ignorer ces révoltes, mais à y résister. ”
Ces considérations psychologiques ne dispensaient pas d'un soin plus matériel, et dont les monographies rendaïent les difficultés tout à fait palpables : suivre les traces parfois bien effacées de l'Apôtre. Tantôt il fallait suppléer aux lacunes de Saint Luce, et tantôt les concilier avec les données que Saint Paul nous fournit sur lui-même. Pourquoi, par exemple, supposer qu'il est revenu de Rome en Orient ? Parce qu'il a certainement écrit l'une des Epîtres à Timothée en allant d'Ephèse en Macédoine, et que « les autres circonstances ne peuvent convenir à aucun des voyages de cette sorte marqués dans les Actes ». Ce document ne paraît pas non plus d'accord avec l'£piître aux Galates (117) au sujet de l'emploi du temps de l’Apôtre au lendemain de sa conversion : est-il parti pour l'Arabie, ou monté à Jérusalem ? Le même procédé va donner raison aux deux autorités. Saint Paul dut faire dès ce moment un séjour dans celte ville, où il est revenu trois ans après : « Saint Luc parle du premier
(46) Voir là-dessus supra GS-69,.
(47) Ici et là, on n'admet pas que Saint Paul ait été marié, ni qu'il ail combattu contre les bêles. Cf. supra, 71 et Les Ap., 172 ;: Saint Paul =3SEtetn al
(48) Les Ap., 171.
LA VENUE DE SAINT PIERRE A ROME 333 voyage, et Saint Paul du second ». Autre problème. Au début du chapitre XIII de la Seconde aux Corinthiens, l'Apôtre annonce « qu’il va venir les voir pour la troisième fois à Corinthe… ». Dirons-nous, ici encore, qu'il y était allé une deuxième fois sans que nous le sachions ? Solution conforme à la méthode, et dont on voit mal, étant donné les précédents, ce qui la rend « fort incertaine » aux yeux de M. Garnier. Mais c’est qu'il dispose d'une autre solution : le verset viserail moins un acte effectif qu'un projet conçu. Saint Paul à voulu dire : « Je renouvelle pour la troisième fois le dessein de venir à vous ».
Aussi bien, et quelque intérêt que ces questions puissent présenter, leur importance demeurait pourtant secondaire, à côté de celle que pose, non plus l’apostolat de Paul, mais celui de Pierre. Car, de savoir si le chef de l'Eglise est bien venu à Rome, cela touche à la Théologie. Or les Actes n'abondent en renseignements que jusqu'au Concile de Jérusaie. « Après cela », M. Garnier avouait que « l'on ignore une grande partie des actions de Saïnt Pierre ». Ce qui ne l’empêchait pas de repartr d'un pas assuré, on ne sait {trop sous quel guide : « Il est certain qu’après quelque temps de séjour à Antioche, Saint. Pierre vint à Rome. où il souffrit le martyre vers 69 ». Le professeur d'Ecriture Sainte ne disait rien de ce que la Première EÉpître de Pierre paraît datée de Babylone (V,13). Mais celui de Dogme accueillait cette objection, que l’auteur de l'Epître dut, peu après l'avoir composée, mourir dans cette ville. A quoi M. Philpin n'avait pas de peine à répondre que Babylone représente Rome. Quant à l’établissement à Rome du siège de la primauté, il est incontestable. La tradition de l'Eglise romaine, celle de tous les Pères. même les plus anciens, le témoignage de tous les monuments ecclésiastique, en sont des preuves suffisantes. Comment expliquer aussi, dans l'hypothèse contraire, le long silence des hérétiques et des schismatiques ? Quels puissants motifs n'auraient-ils pas eus de, nier ce qu'ils reconnaissent implicitement !
Une cerlitude si bien assise n’a rien à craindre d’« argunrents purement négatifs » (49), ni de « quelques difficultés chronologiques ». Les adversaires prétendent que Pierre n’était à Rome ni quand Paul y vint, ni quand il écrivit l'Epître aux Romains : cela ressortirait du dernier chapitre des Actes, et du fait que Pierre n'est pas nommé parmi les correspondants que Paul salue. Mais Saint Lue « à pu ne pas parler » de Pierre, ou Pierre « n'être pas là ». D'ailleurs, « Paul ne salue pas davantage Timothée dans l'Epître aux Ephésiens, non plus que Jacques dans celle aux Hébreux » (50).
Que ces inférences, appuyées sur des données elles-mêmes inexactes, pe fissent que propager l'erreur et la renforcer, Renan ne pouvait encore s'en rendre parfaitement comple. Pour ne rien dire iei — on y viendra
(49) Sur cette expression, cf. supra 32 et 93.
(50) IL faut savoir que cetle Epître, dans l’idée de M. Garnier, élail probablement destinée aux Juifs de Palestine, Renan repoussera celle hypothèse, sinon dans Saint Paul (voir au contraire cel ouvrage p. LX), du moins dans l’Antech., XVII sq.
334 LA CURIOSITÉ HISTORIQUE plus loin — de ses réserves touchant le gouvernement de Pierre, le séjour même de cet apôtre à Rome ne trouva pas longtemps créance auprès de lui. En 1849-1850, il écrit: « Il est démontré pour moi que Saint Pierre n’a jamais été à Rome : la preuve de Beausobre est péremptoire à cet égard » (51). En 1873, dans l’Antechrist, il est moins négatif. Il admet qu'après l’arrivée de Paul à Rome, Pierre y a séjourné peu de temps, jusqu'à son martyre survenu en l'an 64. C'est donc sur la date, et non plus sur le fait même, qu'il demeure en désaccord avec les catholiques. Ceux-ci, M. Garnier l'avait noté, sont partagés entre deux opinions, dont l’une consiste à penser, d'après Eusèbe et Saint Jérôme, « que Pierre vint à Rome l'an 42 », et qu’ « il gouverna par conséquent : vette Eglise pendant vingt-cinq ans ». C’est très exactement ce « malheureux système » que Renan se flatte de réfuter, en appréciant à son tour les trois objections protestantes que M. Philpin lui avait fait connaître (52). è
Il s’est aussi, semble-t-il, rappelé son Cours de Saint-Sulpice, pour juger Saint Pierre sous le rapport littéraire. Selon M. Garnier, cet apôtre n'était rien moins qu’ « abondant » ni qu’ « original » ; il a emprunté, pour sa seconde Epître, quelques expressions à Saint Jude. A son tour, Renan le dépeignit « peu habitué à écrire » et pillant de-ci de-là des phrases pieuses, afin de suppléer à une « stérilité » qu'il ne se dissimulait pas. S'il n’a pas rédigé la Seconde Epître qui porte son nom, l’auteur de cette pièce, quel qu’il fût, « avait certainement sur sa table le billet qu'on possédait de l’apôtre Jude » (53).
Quand et où ces écrits ont été composés, et en vue de qui, le Sulpicien ne s'était point flatté de le préciser. Il demeurait aussi vague sur le compte des autres Epitres canoniques, avouant expressément son ignorance au sujet de l'Epître de Jude et de la Troisième de Jean. La seule conjecture ou à peu près qu'il se soit permise concerne la Première de Jean. L'apôtre, observe-t-il, y « insiste sur le défaut de charité » : or c'est « ce qu'il indique. spécialement dans l'Apocalypse à l'égard de l'Eglise d'Ephèse ».
Aussi bien cette dernière ville a-t-elle été — on n'en doutait pas à Saint-Sulpice — le siège de Saint Jean. L'on se le représentait comme le « métropolitain » de l'Asie Mineure, dont il avait fondé les Eglises (54). Cette couleur moderne ne se retrouvait pas dans le portrait de Saint Jacques, dont le caractère juif était bien accentué. « Il était prêtre, portait une lamure [sie] d’or sur le front... pratiquait une grande abstinence de vin, d'huile, de bains, de tout ce qui avait eu vie, ne portait pas de sandales, et à force de se prosterner à genoux et sur le front, il se les était durcis comme la peau d'un chameau ». Ces pittoresques détails du-
(51) Fr. Int., 64; cf. supra T0, et infra 357.
(52) Voir dans L’Ant., ch. II et Appendice, notamment 552-554.
(b3) Ant., p. 114, p. VI n. 2 ; Egl. chrét., 109-110.
(54) Ici encore, les sources étaient Eusèbe et Saint Jérôme; cf. Ant., 207 n. 1