‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 17 sur 369 · THÉORIE DE L'INSPIRATION · texte numérisé non relu

THÉORIE DE L'INSPIRATION

Opération simple en apparence, mais en effet si délicate, qu'elle avait prêté à plus d’un malentendu entre théologiens : qu’on songe, notamment, à la querelle du traditionaliste Bautain et de son évêque. Le professeur de Renan n’était pas lui-même sans entrevoir le cercle vicieux où il s'exposait à tomber, en établissant l'inspiration biblique comme un dogme fondamental d’une religion vraie, après avoir établi la vérité de cette religion sur le fait de l'inspiration biblique. Le plus court, afin d'éviter l’objection, était de trouver des preuves du christianisme qui ne fussent pas dans lEcriture : c'était. facile, les histoires profanes, pour ne citer qu'elles; en offrant suffisamment. S'il ne dédaignail pas ce secours, le Sulpicien n’en avait pas moins à cœur de mettre dans une nouvelle lumière le raisonnement incriminé, pour en faire voir la correction: « Nous prouvons que la Bible est une histoire tout à fait véridique, et présentant au point de vue humain des caractères qui emportent une confiance absolue. De cette histoire nous tirons des motifs de crédibilit“ -qui établissent avec une entière certitude que la religion chrétienne est divine ; et de là renvoyant cette lumière sur la Bible, nous affirmons qu'elle à été écrite sous l'inspiration du Saint-Esprit, parce que c’est c2 qu’enseïgne la religion divine ».

Réstait à dire au juste la nature et le domaine de cette inspiration. On la définissait «une opération divine illuminant l'intelligence et portant la volonté à écrire ce que Dieu veut faire éerire, que l'homme l'ait su ou ignoré jusque-là ». C’est sous cet influx qu'a été composée toute la Bible. Renan et ses condisciples étaient spécialement mis en garde contre certaines opinions répandues au XV°, au XVI° et au XVII siècle. Plusieurs, en effet, surtout parmi les protestants, ont restreint l'inspiration de l’Ecriture aux passages doctrinaux : elle ne se serait pas étendue à ceux où il s'agit de géographie, de chronologie, d'histoire naturelle, etc. Mais la vérité est que la Bible est inspirée partout. Toutefois sas mots ne le sont pas en général. Saint-Sulpice n’admettait l'inspiration verbale qu'aux «endroits qui dépassaient la capacité de l'écrivain, notan:ment pour l’expression des mystères » (46).

De quelque partie qu'il s'agisse, il suit de là que l’auteur saeré à été « préservé de jamais rien écrire de faux »: cette conclusion s'imposerait, lors même qu’il n'aurait bénéficié que de la « simple assistance » ; à fortiori avec l'inspiration. Et il n'a jamais pi non plus démentir un autre auteur sacré, l’Esprit-Saint étant aussi incapable de se contredire que de se tromper (47).

Ces principes n'étaient done pas sans intéresser l’exégèse. Mais le théologien ne s’arrêtait pas là. Il ne proscrivait pas seulement {oute interprétation qui portât atteinte à ce qu’on vient d'énoncer : il examinait encore les diverses formes sous lesquelles l’Ecriture se présente à nous, et ses différentes significations. Sur le premier point, il dictait

(46) Ces passages constituent, ainsi que les prophéties, la « révélation » proprement dite, à distinguer de l'inspiration ordinaire.

- (47) Voir là-dessus l'excellente p. 258 des Souv. d'Enf. et de Jeun., et notre Pensée relig. de Renan, 152 n. 3.

l'attitude à prendre. Des trois textes de l'A. T., l'original hébreu, les versions grecque et latine, c'est celle-ci qu'il faut préférer. Cette règle ne souffre d'exception que si « la source » est claire, là où la Vulgate est obscure. Mais il arrive encore que l'une et l'autre se contredisent irrémédiablement, ou seulement qu’elles divergent. Dans les deux cas, on doit penser que la source est corrompue, et s’en tenir au sens de la: Vulgate ; toutefois, dans le second, on peut croire aussi que le Saint-Esprit a eu en vue un double sens littéral. — C'est ce qui a lieu notamment en plusieurs endroits des Psaumes et des Prophètes, qui regardent à la fois Salomon et le Christ. Ainsi la distinction des sens scripturaux se ratiachait à ce qui précèlle, mais elle était aussi enseignée pour elle-même. Les séminaristes devaient être rompus à cet exercice; savoir, par exemple, que le Cantique des Cantiques est une « allégorie », où la lettre même est à entendre symboliquement, non de l'époux et de l'épouse, mais du Christ et de l'Eglise, etc. (48).

Cette doctrine des Prolégomènes méritait d'autant plus l'attention que ses applications n'étaient pas bornées au domaine théologique. Or, son souvenir ne risquait-il pas de s'effacer à l'usage ? Qu'il s’agit d'Hébreu ou d'Ecriture Sainte, comment tenir assez constamment ces préceptes sous l'œil de son esprit, pour résister aux circonstances, lorsqu'elles entraîneraient à y déroger? On pense bien que cette fidélité idéale n'était pas possible. M. Le Hir n'aurait pu échauffer le zèle de ses élèves (49), ni M. Mollevault expliquer les obscurités du style paulinien par les hébraïsmes que la Vulgate a conservés.

Que l’on ne se presse pas, toutefois, de croire ces irrégularités trop graves. La supériorité de la Vulgate ne s'étend pas à toutes ses parties ; du moins la décision qui la lui conféra l'a-t-elle bornée du même coup. Car enfin, à quel titre M. Philpin ordonnait-il de préférer Is version latine aux autres textes ? Parce que, seule, elle a été « déclarée authentique par une autorité infaillible », le Concile de Trente (50). Or, cette déclaration signifie que la Vulgate « suffit à procurer la certitude dans le jugement », et qu’ «elle représente fidèlement la substance du texte sacré ». Entendez par « substance » « tout ce qui touche à la foi et aux mœurs, et même aux passages historiques un peu importants », c’est-à-dire à peu près les parties qu'on distinguait des accessoires à propos de l'inspiration (51). On voit assez par là que la Théologie, gardienne de la croyance et de la conduite, n'intervient guère dans l’exégèse que pour les régler.

C'est à cette fin qu'elle présente encore aux interprètes de la Bible leur devoir sous une autre forme. Elle leur rappelle qu'ils ont à deman-

(48) La théorie de l'« allégorie mystique », chère à R. Lowth (cf. infra 375), respecte mieux, en l'espèce, le sens littéral : Salomon est à la fois le roi de ce nom <t la figure du Christ; son épouse est la fille de Pharaon et la figure de l'Eglise.

(49) Voir infra 109-110.

(50) Dans sa Session IV (1545).

(51) Ainsi la restriction « à la foi et aux mœurs » concerne seulement l'exactitude du traducteur, et non léinerrance des auteurs.

= THÉORIE DE LA TRADITION 39 der des lumières aux Pères de l'Eglise, et parfois à se conformer strictement à leur opinion. Le Concile de Trente, en effet, a décrété, dans la même Session, qu'il n’est pas permis de s'écarter de l'accord unanime des Pères, lorsqu'ils fixent un point d'exégèse qui touche à la foi et aux mœurs. Encore que cette décision n'ait pas une médiocre portée. on l'élargissait, jusqu'à faire rentrer dans le domaine réservé les doctrines qui ont un étroit rapport avec les mœurs ou avec la foi. Telles, par exemple, certaines théories philosophiques, comme est « celle de la certitude que confère le témoignage humain ». Ainsi la Philosophie de Bayeux recevait finalement la clef de voûte de l'autorité théologique.

Elle n'était pas la seule à s'imposer par ce moyen. Un des objets du Cours était de spécifier quel genre de propositions sont «de foi» (de fide) (52). On invitait les élèves à consigner ce principe: « [Est] certaine, de par l'autorité infaillible de l'Eglise, toute proposition touchant à la religion, sur laquelle l'Eglise a prononcé un jugement dogmatique ou montre un accord universel, où qui est le contraire de toute proposition condamnée par une censure ecclésiastique ». Ces généralités, vagues encore, laissaient pressentir au fidèle quelle discipline, aux chaînons compliqués et solides, attendait sa soumission. Le moment venu, on saurait lui rappeler qu'il est tenu, «sous peine de péché mortel, de rejeter une proposition affectée de quelque censure que ce soit » (53).

Il pouvait aussi remarquer qu'il s’éloignait peu à peu de l'Ecriture, au point de la perdre de vue. Maïs à sa remarque, s’il la faisait, l’auteur des Prolégomènes avait une réponse toute prête: il rappelait l'existence de la « Tradition ». On sait quelle a été, quelle est encore la fortune de cette idée dans l'explication des origines chrétiennes : le P. de Ravignan s’en servait à Notre-Dame, vers l'époque où M. Philpin demandait à la Tradition orale ce que la Bible ne devait pas ou ne pouvait pas fournir : des preuves complémentaires de la vraie religion, et la justification de certaines doctrines ou pratiques ecclésiastiques « non fondées sur l’Ecriture », telles que la théorie des sacrements (forme et matière (54), administration, etc). Cette partie du catholicisme provient des Apôtres, à qui Jésus lavait enseignée, ou qui l'ont établie par l'inspiration du Saint-Esprit.

A vrai dire, une proposition de ce genre ne semblait pas très commode à démontrer. Certaines réflexions, pourtant, étaient de nature à en faire sentir la vérité. Qui donc, par exemple, à institué le baptême des enfants, si ce n’est Dieu, puisque seul, il peut justifier les hommes ? Mais pourquoi les Apôtres n'ont-ils pas écrit ces préceptes comme le reste? Il est facile d'en imaginer les raisons : soit que c'eût été trop long, soit qu'il y eût des inconvénients à livrer par là certains

(52) Cf. Souv. d’Enf. et de Jeun., 263.

{53) Ce point fut établi par M. Philpin, en 1844, dans son Cours sur l'Eglise. (54) Cf. Souv. d'Enf. et de Jeun., 250: et infra 318.

mystères à la connaissance des gentils, soit enfin que Dieu ait voulu mieux assurer l'unité de son Eglise. En n'instruisant, en effet, de vive voix que les seuls « pasteurs » (55), les Apôtres s'étaient arrangés pour que les fidèles fussent obligés de recourir à cette autorité.

L'ésotérisme et la hiérarchie catholiques ainsi reportés au premier siècle, on pouvait aborder le Traité de l'Eglise, dont l’étutle allait occuper plusieurs mois en 1844. De nouveaux problèmes assaillirent alors la pensée de Renan, qui ne sauraient être exposés qu'à leur date dans son évolution. On quittera donc ici l'enseignement de M. Philpin, pour examiner les connaissances que les séminaristes avaient concurremment acquises en Morale sous la conduite de M. Icard (56).

A parcourir, dans les papiers de Renan, les Notes, mi-latines, mifrançaises, qui se rattachent à cette partie de la Théologie, on croit d'abord avoir changé d’atmosphère, Le Traité des Actes humains, pour commencer par lui, porte sur des notions qui paraissent purement philosophiques : telle, par exemple, celle de la liberté. On y définit l'acte libre. On y distingue la pure spontanéité, où l’acte est seulement exempt de coaction, et la liberté dite d’indifférence ou d'arbitre, grâce à laquelle le sujet n'est pas « nécessité », c’est-à-dire invinciblement déterminé à un seul acte. Un peu plus loin, on considère le mérite et la fin de nos actions, etc. Où est dans tout cela le cachet théologique ?

Il ne tarde pas à ressortir. On s'aperçoit que le Cours est, aussi bien que le manuel, soumis avant tout aux décrets de lautorité sur la matière, sans paraître soucieux des cas où ils ne s'accordent pas très bien. Ainsi pour cette théorie. du libre arbitre : l'Ecriture s'est exprimée parfois d’une manière qui lui semblerait peu favorable; le cœur du roi.n’est-il pas « dans la main de Dieu, qui l'incline où il veut » (57), ete. ? Mais le Concile de Trente, en lutte contre la Réforme, s'est prononcé différeminent (58) : « Si quelqu'un dit que le libre arbitre de l'homme est, depuis le péché d'Adam, perdu ét détruit, qu'il soit anathème ». Voilà une décision catégorique: pressé d'y arriver, le théologien ne s’attarde pas beaucoup à prouver l'existence de notre liberté par notre « conviction intime », ni par cette idée qu'on ne pourrait la rejeter qu'en renversant tout ordre. Quant au verset des Proverbes, il n'a pas l'air d'y voir difficulté. Il s’en sert seulement à propos des « principes d'ac-

(55) Ce mot élait-il vague à dessein, et pensait-on esquiver ainsi la question de savoir si le christianisme a comporté dès le principe la distinction des évêques et des prêtres ? C’est possible. Toutefois on ne s’en taisait pas complètement : les premiers, expliquaiton, étaient alors défignés sous le nom des seconds. Mais il n’y a pas lieu d’en être surpris : le vocabulaire ne requiert pas toujours un égal degré de précision ; il a moins besoin d’être délerminé avant une hérésie qu'après, ete. — Cf. infra 86.

(56) Souv. d’'Enf. et de Jeun., 240 ; vol. 11.479, fos 377-378 r., 379 v.-382.

(57) Prov., XXI, 1. Cf. E. Renan, Trav. de Jeun., 61 et n. 86.

(58) Session VI. Renan écrit sous la dictée « section », soit par étourderie, soit qu'il fût encore peu familier avéc l’histoire des Conciles. Il cesse de faire la faute dès sa Dissertation sur le Péché originel (cf. infra 50 sq.).

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