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Elle serait plus simple, si Renan n'avait été convié qu'à distinguer dans cette partie du N. T. les morceaux remarquables sous le rapport littéraire et philosophique. On ‘sait déjà, et l'on va voir mieux encore. qu'à cet égard. la fréquentation de Saint Paul lui fut profitable.
Si austère que soit le fond des Epitres, de temps en temps une expression en ressort, ou une image. L'une parle — à douceur ! — de ceux qui « goûtent le don céleste », l’autre des victimes de Satan, que « soufflette » son ange. Comme l’Apôtre, l’ami de Liart connaît ce perséeuteur : le doute le travaille, sinon la concupiscence. Un troisième texte, très souvent cité par les ecclésiastiques, se rencontrera l’année suivante sous sa plume : «pour que nous ne soyons plus des enfants, flottants à tous vents de doctrines ». Enfin, une ou deux fois, la suggestion a pu venir du commentaire, soit que M. Garnier eût rappelé la formule « adorer en esprit et en vérité », ou qu'il eût usé, pour expliquer une lacune de PA. T., d'un (our poélico-oraloire. Si la Bible se lail sur les parents de Melchisédech, c'est qu'il a été « par son sacerdoce la figure de J.-C. » : l'écrivain sacré « voulut par ce mystérieux silence figurer celui qui n'a pas de père sur la terre ni de mère au ciel » (58).
Ces données éparses, toutefois, n'étaient pas de nature à affecter bien fortement l'imagination du jeune homme. Il & dù être impressionné daantage par certains aspects de la théorie de la résurrection. Elle est « vive » et « profonde », s'écriait le Sulpicien, cette « comparaison du grain qui ne germe qu'en pourrissant » ! Que dire aussi du‘ « surget corpus spirituale » ? Que l'esprit humain « admel volontiers » une idée comme celle-là « quand on la lui énonce » ? Cette réflexion pourrait bien déceler chez Renan une docilité un peu contrainte. Mais ce malaise conceptuel, s'il se produisit, disparaissait vite- dans l'évocation du tableau grandiose où le « corps de lumière » était appelé à prendre place. M. Garnier déve-
(58) CE. supra 104; Hébr., VI, 4; II, Cor., XII, 7, et Er. Int., 252: EHph., IN, 14 et L. Int., 210 (à Henriette, 1. du 13 février 1845 : « Parvenu à cet âge où l'on a assez de fermeté pour ne pas flotter au premier vent qui souffle »):; cf. supra S2 et Hébr., VII, 3, et lointain souvenir dans Æssai Psych., ST.
RENAN ET LES ÉPITRES Spy
ioppait en ces termes les indications de Saint Paul sur le sort des derpiers hommes, et leur passage quasi-instantané d'une vie à l’autre : ‘« Ils ne mourront pas, ou s'ils meurent effectivement, soit in ipso raptu, soit par la conflagration universelle, cette mort sera si courte, si subitement, si promptement suivie de la résurrection, que cela ne devra pas compter pour une mort. ». On peut suivre, dans l’histoire de la pensée renanienne, la trace de cette intuition éblouissante. On y constatera aussi le maintien de la dissociation que l’auteur du Cours avait opérée entre la résurrection, ce dogme « si spécial au christianisme », et l’immortalité de Pâme (59).
Quant aux idées de Saint Paul sur cette âme et son avenir, Renan a <û être sensible à l'énergie de leur expression. Sans doute un verset lui rappela-{-il Ovide; d’autres se gravèrent en lui assez profondément, pour qu'il en retrouvât plus tard l’analogue dans le Coran, ou même qu'il en citât le texte tout à la fin de ses Souvenirs.
L'un des passages qu'il s’est ainsi rappelés est de ceux qui figuraient déjà sur le Cahier de $Saint-Nicolas..I1l y avait également transecrit le cantique de la charité, ce chapitre XIE de la “Première aux Corinthiens, où Loisy voit la « perle du N. T. ». « Eloge magnifique », « un des plus Peaux morceaux de la Bible » : ainsi le jugèrent, semble-t-il, non seulement le maître, mais l'élève. Celui-ci distingua aussi un morceau de l'Epitre aux Romains, d’une inspiration semblable, et qui vint plus tard, à l'époque des Cahiers de Jeunesse, réconforter son idéalisme (60). Il n'en dut que regretter davantage certaine défaillance de lEcriture. À un endroit de sa seconde Epiître, Saint Jean défend de saluer les hérétiques. Interdiction que la pratique actuelle, M. Icard l'avait dit, n’observe pas à Jä rigueur, mais que M. Garnier soulignait dans son commentaire (61). C'est cette impression de dureté qui prévalut chez Renan, ainsi qu’en fait foi son roman Ernest et Béatrix (62).
On objectera peut-être qu’il n’en a rien marqué en 1844. Mais il ne s'est pas expliqué davantage sur « la remontrance de Saint Paul à Saint Pierre » ; et pourtant, un autre de ses écrits l’atteste, ce « fameux » passage, comme il le qualifie, a mis en œuvre sa critique personnelle. La fermeté, la pénétration dont il témoigne à ce sujet ne laissent guère douter de son aptitude à sentir certaines faiblesses du Cours d'Ecriture Sainte : première origine de ses sévérités postérieures. Que reproche-t-il, en effet, à l'orthodoxie, soit en 1848, soit en 1883 ? De « n’avouer pas une bataille perdue » ; d'être sic« assurée d'avance que les objections. sont mauvaises », qu'elle y oppose souvent « de mauvaises réponses, sachant fort bien ce qu'elles valent ». Cela, ajoute-t-il, « tient à ce suprême dédain pour ceux qui doutent ou ne croïent pas, qui est au fond des contro-
(59) Cf. supra 206 ; 1 Cor., XV, 51 ; 1 Thess., IV, 15 sq., et les références de notre Pensée religieuse, 67.
(60) Cf. supra 104 et Rom., VII, 15 ; ib., IX, 18 et Nouv. Cah. de Jeun., 32 ; Souw., 829 ; Rom., VIII, 38-39 et Nouv. Cah., 185.
(61) Diotréphès, observait-il, n'était probablement pas un hérétique : « autrement Saint Jean aurait obligé Caïus à éviter son commerce ».
(62) Vol. 11.492 bis, f° TS. Cf. IT Jean, 10 et supra 273 et n. 14.
verses théologiques ». Mais il en résulte que le douteur, que l'incrédule: ne sont point gagnés ; au contraire. Ils veulent bien croire qu'une ou deux réponses puissent être vraies malgré leur «subtilité » ; trois, c'est déjà moins facile ; quatre, c’est presque impossible. « Maïs que pour défendre la même thèse, dix, cent. réponses subtiles doivent être admises comme vraies à la fois, c’est la preuve que la thèse n’est pas bonne. Le calcul des probabilités appliqué à toutes ces-petites banqueroutes de détail est pour un esprit sans parti pris d'un effet accablant » (63).
Que l'apologétique de M. Garnier puisse aboutir à ce résultat, il se— raït difficile de le nier. Ne le voit-on pas, par exemple, et à plusieurs reprises, proposer deux solutions, dont l’une exclut l’autre ? A l'adversaire de choisir ! le croyant n'a pas besoin de ces pauvres raisons. Peu lui importe, au fond, le sens exact du verset relatif à l’origine de la terre. Voilà pourquoi il commence par s'attacher au texte, au point d'en appeler à la science contre une objection de la science (64). ; puis, tout aussitôt, il adopte une version différente, il entend, non plus que la terre est formée par l’eau, mais qu’elle en émergea. De même pour le sens de uiseiv, qu'il atténue tant qu'il peut, et qu'il prend ensuite à Ja lettre, en justifiant la haine divine par le péché originel dont Esaü était marqué. Que d’autres cas encore où se révèle sa foncière indifférence ! Il ne veut pas, on l’a vu, que Saint Paul ait pensé assister de son vivant à la résurrection générale ; mais il observe ailleurs qu'un « faussaire » n'aurait pas prêté à l’Apôtre, un siècle plus tard, une déclaration « si manifestement démentie par l'expérience ». Bref, le Sulpicien nie ou admet la même chose, selon qu'il vise à sauver l'inspiration ou l’authenticité. Et suivant l'écrit qu'il interprète, Epître johannique ou Apocalypse, il soutient que nous sommes au dernier âge du monde, ou il incline à en prévoir un autre après celui-ci.
Il est vrai que les signes dont il s'autorise ne sont rien moins que décisifs. Sait-on quel raisonnement lui suffit pour identifier notre époque ? C'est que le caractère de l'ère ultime doit être « de grandes contradictions qu'éprouvera l'Eglise » ; or « en effet, nous voyons qu'elles ont lieu ». Ce vague n’a d’égal que l'obscurité ou la maladresse d’une expli: cation comme celle-ci, qui procède cependant d’un souci louable (65) : l'Ecriture dit qu’une source accompagne quelqu'un ; cela peut avoir lieu de deux manières, soit qu’elle le fasse « par elle-même, ou par le moyen de ses eaux, comme si elle eût été présente ». Que penser aussi des explications fournies sur la coopération et la prédestination ? de ce secours suffisant sans l’être, de ces antinomies conciliées du bout des lèvres ? Et les sacrements, en est-il parlé dans les Epîtres ? Saint Jacques indique-t-il la matière et la forme de l'Extrême- Onction, et ce rite a- = il bien eu J.-C! pour instituteur ?
(63) Quest. Cont., 447: Souwv., 250-251.
; (64) Selon « de très habiles géologues, toutes les parties étaient tenues en dissolution dans l'élément de l’eau, et ensuite elles se précipitèrent pour former la terre ».
(65) Cf. supra 84.