‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 161 sur 369 · THÈSES IMPUTABLES A RENAN · texte numérisé non relu

THÈSES IMPUTABLES A RENAN

Que ces derniers points aient suscité chez Renan quelque scepti- «cisme, sans préjudice des réflexions auxquelles il dut se livrer l’année suivante, plusieurs textes postérieurs conduiraient à le supposer (66). Pour le reste, on ne saurait être aussi affirmatif. Les objections n'étaient. pas toutes bonnes, ni les réponses toutes mauvaises : il se peut que ce mélange ait nui à l'effet d'ensemble. D'autant plus que Renan n'était pas “encore un de ces juges -«sans parti pris», dont l'intelligence n'est troublée ni par l'espoir de la béatitude, ni par leffroi du néant. Plusieurs mois après sa sortie du séminaire, il s’accrochait encore au raisonnement de l'Apôtre : « Si jamais j'étais assez malheureux pour douter de mon immortalité, je penserais à Jésus, et je dirais comme Saint Paul : Il vit. Donc je vivrai. Si Christus resurreæit, etc. » (67). Enfin, là ou l'Ecriture complaisait moins à son âme, il était empêché d'en prendre un sentiment très net. Ces textes, si souvent lus et relus, perdaient de leur relief sous la patine de la connaissance et de l'usage. EL l’'Epître aux Romains ne le trouvait pas plus disposé aue naguère aux « raisonnements de philosophie abstraite », ni à sonder les « abîmes effravants » des mystères. Excellent garde-fou que le relativisme ! On pense avoir fait tout son devoir, pour peu qu'on ait reconnu, dans la formule « elegit nos, praedestinavit nos » (68), « la-magnifique alliance des deux problèmes qui feront toujours le supplice de l'esprit humain,

parce que la solution de l’un suppose celle de l’autre, l'élection et la prescience ».

Cette phrase, dirait-on, porte la marque de Renan lui-même. Nous aurions là un des passages de la Rédaction où il a laissé voir ses idées propres. Comment reconnaître les autres, et dans quelle mesure ces indices positifs confirment-ils les conjectures précédentes ?

Il est assez facile de distinguer du contexte trois explications que leur auteur a introduites à l’aide d’une transition plus ou moïns appuyée (69). Deux digressions dénotent l'hébraïsant, dont l'une provient vraisemblablement d’une consultation de M. Le Hir. Quelques « je » çà et là (70) ; la formule « Il est bien remarquable », si fréquente dans les Observations psychologiques, attestent, à ce qu'il semble, l'intervention du séminariste. C’est à lui également qu'on à lieu d'attribuer l’accentua-lion des articulations logiques. Or ce point n'est pas sans importance. Sans doute Renan prête aussi souvent la main à la mise en forme des réponses qu'à celle des objections. Mais cet exercice n’est pas un simple

(66) Voir en effet Patrice : « Le ril de cette huile [diles-vous] à été établi par Jésus lui-même. Ce n’est pas vrai, etc... » (F. I., 86-37) ; Souv., 249-250.

(6AAC AC RE de Jeun- AUS CI IOCOr., XV.

(68) Cf. Eph., I, 4-5.

(69) Tantôt un simple « dü reste », tantôt toute une phrase (« voici une explication qui mo paraît plus vraisemblable »), selon qu'il y avait ou non du risque à provoquer l'attention.

(70) Certains endroits renferment côte à côte le pronom des deux nombres : « Je

sais qu'il a prétendu que le mot .... n'exprime pas toujours un pouvoir mira-

çculeux; nous l’avouons ».

jeu, où le maniement de l'appareil dialectique détournerait ses yeux du fond des choses. La preuve en est la force surérogatoire’ qu'il donne à l’un des partis.

Cette rigueur, en effet, quand s’accuse-t-elle surtout ? Quand se multiplient, sinon les « car en effet » (ce pléonasme se rencontre un peu partout), du moins les « or » et les « donc » ? Quand ceux-ci sont-ils assénés coup sur coup, brutalement ? Presque toujours dans l'énoncé de l’objection. Exemple : « Donc les anciens manuscrits ne contenaient pas ce verset. Donc le texte grec ne l’a jamais eu, donc il n'est pas authentique ». Et quelle fermeté dans les dilemmes ! « Ou Saint Paul s'est trompé ou toute la tradition s'est {trompée en expliquant ainsi Saint Paul ». Il est bien difficile de croire que cette sévérité militante ait été le fait d'un Sulpicien. Celui-ci l'aurait senti, il y a des propositions qu'il vaut mieux ne pas formuler d'une façon si nette et si tranchante ; des coups de sape qu'il faut proscrire. A supposer qu'il ait consenti à cire, au nom de l'adversaire, que telle « doctrine de l'Apôtre est fondée sur une fausse application d'un prophète », ce n'est point lui qui parle ici : « La raison sur laquelle s'appuie Saint Paul, cette raison, dis-je, est de la dernière faiblesse ». A cette critique dont l'énergie redouble, le respect peut-il survivre ? Voici une allusion aux Pères, qui appliquent « tant bien que mal » une foule de textes à la Trinité : n'y sent-on pas quelque irrévérence ? Voici, pour qualifier une proposition qui ressort du texte sacré, une épithète bien rude : « absurde », « tout à fait &bsurde » ; et les mots de « fables », « rêveries ridicules », appliqués sans scrupule aux sources de Paul. Voici enfin, et c'est le plus grave, une question et un raisonnement, qui portent atteinte au point vital de l’orthodoxie : « Comment un auteur inspiré peut-il avancer un tel fait tiré d’une telle source ? » « Si [tel sens d'une version] est faux. comme il s’agit d'un fait, il est donc faux que [tel personnage ait eu l'attitude que Saint Paul lui prête]. Done cela est contraire à l'inspiration de l’Apôtre, qui aurait dû savoir que cette leçon était fausse ».

Une objection comme celle-là a beau être réfutée ensuite : son écho vibre longtemps, plus longtemps peut-être que Renan lui-même ne l'eût voulu. Mais quoi ! est-ce sa faute s'il est bon élève, s'il se rappelle les Prolégomènes théologiques ? Tout ce qu'il peut faire, c'est de chasser ces tentations de l'intelligence. 11 y parvient encore, à cette époque où tout le convie à s'accommoder du dogme. Et ses hypothèses personnelles r’échappent pas à ce désir de conciliation.

Les unes concernent deux textes relatifs au Christ. ses avatars et sa nature. Textes obscurs, et pour lesquels une consultation de l'original grec élait tout indiquée. Le fait est pourtant que Renan, comme ses maîtres, s'en tient à la version vulgate. Que veulent dire, se demande-t-il. ces mots de J'hil., IT, 6 : « in forma Dei » ? Le sens n'en saurait être « une forme abstraite de Dieu où était J.-C. ». Car au verset suivant, l’expression À formam servi accipiens » fait « évidemment antithèse » à Ia pe C'est done, que « l'Apôtre nous montre les deux états du 'erbe, avant et après son incarnation ». En d’autres termes, « Christus :

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