CARACTÈRE DE CES ADDITIONS
qui prius erat in statu suae divinitatis accepit statum servitutis » (74). Quant à Col. I, 15, le titre de « primogenitus omnis creaturae » serait d’une « merveilleuse justesse », si l'on entendait par là « quelque chose d’analogue à ce qu'enseignaient les écoles orientales, savoir que Dieu créa d'abord son Verbe, par lequel il créa ensuite tout le reste » (72).
De ces commentaires, le premier ne lèse aucunement l’orthodoxie, puisque —- son auteur a soin de le souligner — il « conserve, ce semble, à la preuve de la divinité de J.-C. toute sa force ». On ne peut en dire: autant du second, qui risque d’altérer la juste notion de la Trinité. Aussi Renan s’attache-t-il à dissiper (oute crainte à cet égard. Sa conjecture, explique-t-il, n'est de mise que si l'on envisage la seule lettre du passage, indépendamment de toute autre considération: alors elie apparaît comme la plus naturelle. Mais elle ne tend point à supprimer « l'interprétation d'autorité »… En réalité, d’ailleurs, sont-elles si éloignées l'une de l’autre ? Visiblement, c’est le mot « créer » qui gêne. Eh bien ! que ne « s’entend-on » sur ce terme appliqué au Verbe ? L'accord serait d'autant plus facile que Saint Paul « n'est pas explicite. Il ne dit-pas que la production du Verbe fut analogue à celle des créatures ».
Ainsi Renan continue d'assumer le rôle d’un apologiste à l'esprit plus ouvert, qui renouvelle les solutions. Auxiliaire peu-sûr, dont l'arme est à deux tranchants. Qu'un jour, en effet, la distinction de la lettre et de l’autorité aille jusqu'à les dresser l’une contre l’autre, c’est à peu près inévitable. Mais pour lors, le jeune homme se contente d’une hypothèse formulée en passant : il lui suffit d’emporter l'impression que bien des choses, si l’on savait s'y prendre, pourraient s'arranger. Il ne tient pas à creuser son idée, dont peut-être il verrait le vice. Pour qu'il s'arrête à la vérifier, il faut qu'elle touche de moïns près au dogme.
Un exemple de ce cas nous est fourni par ces versets de la Seconde aux Thessaloniciens (ch. IT, v. 7-8) : « Mysterium jam operatur iniquitatis : tantum ut qui tenet nunc, teneat donec de medio fiat. Et tune revelabitur ille iniquus ».Que l’exégèse catholique laisse planer l’Antechrist au-dessus du temps, en attendant l'heure incertaine où il s’y abattra, — l’ancien lecteur de Tacite (73) a un autre horizon. Selon lui, PAntechrist, ainsi que le Messie, n'est pas à venir, il est venu. Comment, en effet, ne pas penser que ce passage de Saint Paul a trait à des événements contemporains ? L'Epître fut écrite « vers la fin de 54. Or c'est précisément à cette époque, le 3 des ides d'octobre, que Claude mourut par le poison dAgrippine, et que Néron fut proclamé empereur ». La déclaration de PApôtre aurait done ce sens : « Le mystère d'iniquité s'achève en ce moment ; que celui qui tient l'Empire (Claude) -le tienne encore quelques moments ; puis viendra cet impie (Néron) ». Reste à soumettre,
(71) « Je prendrais ainsi », continue Renan, « forma dans le sens de habitus, elc..., comme on dit par exemple d’un insecte à mélamorphoses : le voilà sous forme de larve, sous forme de chrysalide, ete. ». Comparaison dont la singularité rappelle la curieuse observation n° LXXIII (cf. Trav. de Jeun., 51 et n. 60).
(72) Sur la croyance orientale aux anges créateurs, cf. supra 329-330.
(73) Voir encore Trav. de Jeun., 101 et n. 11.
selon la règle chère à M. Le Hir, cette interprétation à l'épreuve du contexte : « Tout ce qui précède s'explique fort bien ; le « quid detinet scitis » [v. 6] ferait allusion à quelque fait politique, du temps ». Mais: « ce qui suit, où il est parlé de signes, de miracles, etc. [v. 9] est un peu plus difficile à concilier » avec cette conjecture.
Ainsi, impartialité qui sait se juger soi-même ; observation aiguë des contingences historiques, pour y chercher le secret d'énigmes que la Théologie résout mal, — telle est, sous son double aspect, la méthode du futur auteur de L’'Antechrist. Grâce à elle, l « homme de péché » (suivant le mot de M. Garnier) s'identifie avec le fils d’Agrippine, el pour des raisons que Renan ne serait pas en peine de donner : « Je crois qu'il serait facile de montrer que dans les auteurs ecclésiastiques des temps apostoliques, Néron était souvent regardé comme l’Antechrist ». Cette échappée sur l’état d'une érudition déjà riche se ferme malheureusement très vite, et elle ne se rouvrira pas au dernier trimestre, quelque intérêt que le jeune homme prenne alors à l'étude de l’'Apocadypse.
l'est qu'à vrai dire, ce domaine des origines chrétiennes n’est pas le champ principal de ses travaux : le N.T. l'occupe moins que l'Ancien. Vienne donc, dans le Cours d'Ecriture Sainte, une indication sur un Psaume messianique où sur un verset génésiaque (74) : il la recueillera soigneusement, comme intéressant un texte expliqué ou à expliquer avec M. Le Hir. Mais voici bien autre chose. O vous qui crûtes la damnation inéluctable, que ne saviez-vous l'hébreu ! Le mot iriurare ne vous aurait pas inquiétés, puisque les deux sens « aveugler » et « laisser s'aveugler » s'identifient dans la forme Pihel. Que Ie Juif Paul ait confondu ces idées, cela tient tout simplement à « l'essence de la langue hébraïque ». L’allégorisme de l'Epître aux Galates a la même origine. Pourquoi l'une des femmes d'Abraham, Agar, y est-elle rapprochée. du Mont Sina (IV, 24-25) ? C'est qu' « Agar », en arabe, signifie « montagne pierreuse » : ce nom convient si parfaitement au Sina (dont un sommet est dit « Horeb siccus, desolatus »), que les Arabes, selon un voyageur (75), le lui donnent encore aujourd'hui.
Telle fut la première occasion peut-être, où Renan se figura l’âpre cime, qu'il déerivit sans l'avoir vue dans son Histoire d'Israël (76). Cette évocation ne l'empêcha pas d'observer l'opportun secours que l'exégèse et la théologie pauliniennes recevaient de la philologie sémitique. Que celle-ci fût encore susceptible d'applications secondaires, il m'en doutait pas, lui qui pensa élucider par l'hébreu jusqu'au vocabulaire de Bossuet (77). Cet essai eut lieu dans un écrit de cette époque, qui fera le sujet principal du chapitre suivant.
(74) Gen., VI, 2. L'auteur du Cours était amené à en parler à cause du Zävre d’'Hénoch, dont un passage se réfère au commerce des anges et des femmes. Qu'entendre par < enfants de Dieu » ? Selon M. Garnier, le plus vraisemblable est d'y voir les fils do Seth; les femmes seraient les filles de Caïn. Cf. infra 491 et n. 5.
(75) Harand (sic; lisez Harant), dans son Voyage en Palestine.
(76) C£. notre Renan, 326.
(77) Cf. Trav. de Jeun., 114 et n. 75.