COMMENT VA LE MONDE
Ces divergences n'apparaissent guère en matière philosophique. La Théodicée de Renan demeure correcte, et même il est aussi soigneux que jamais de repousser ce qu'il appellera plus tard le « mot-épouvantail » (7). Dieu est pour Bossuet la « cause formelle » des vérités, et la « résolution du nombre en unité », qui s'opère au sein de la nature divine, doit s'entendre en fonction de la Trinité : sinon, cette « idée fondamentale » serait viciée de panthéisme. Seulement, est-ce bien le seul danger auquel on s’expose en parlant de Dieu ? N'y en a-t-il pas un autre à ke « supposer toujours agissant à notre manière » ? L'anthropologie, même revêtue du prestige de l’éloquence, choque l’ancien lecteur de Fénelon. “Ses idées sont si arrêtées sur ce point. qu'il serait tenté de rappeler ce mot biblique à l'interprète trop assuré du Seigneur : « Quis consiliarius ejus fuit ? » (8) Ce qui ne l'empêche pas d'imposer lui-même à la Providence un caractère en rapport avec sa propre conception de l’ordre. Les décrets initiaux, il le croit toujours, ont réglé une marche qui n’appelle plus d'interventions. C’est. pourquoi le gouvernement de Saint- Sulpice, qui va tout seul depuis deux cents ans, est supérieur à celui de Saint-Nicolas, où « le mécanicien voltigeait à droite, à gauche... s’essoufflant en pure perte ». « On ne songeait pas », écrit-il non sans gaucherie, « que la machine la mieux montée est celle qui va avec le moins d'action de la part du moteur » (9).
Ainsi son déterminisme continue de s'appliquer, avec les tempéraments convenables, à la nature niorale. Il invoque, pour rendre raison d'un phénomène, la ioi de réaction de Cavour, qu’il appelle ici « loi des contraires ». [l signale « une exception à la grande loi que dans lss controverses, tenir un milieu, c’est ne plaire à personne ».Il lient compte d’un de ces « articuli rerum », si « communs », dit-il, « dans les choses humaines ». Il constate « un procédé naturel à l'esprit humain ». I] note cette « loi » nouvelle, que « les grandes opinions » ne naissent pas d’un coup, mais qu'elles se forment peu à peu, par une concrétion lente.
Quant au fond des doctrines, il rappelle en passant une théorie de Saint Augustin; il paraît renseigné sur certaines écoles des temps médiévaux et modernes, et sur :es « idées de l’école cartésiano-religieuse » concernant « l’un et le beau ». Son coup d'œil est assez étendu pour apercevoir des analogies et des anticipations (10).
Mais il ne se borne pas aux œuvres de l'intelligence. Il sait aussi la puissance du cœur et des passions. Encore spéculative, quand elie s'offre à son admiration dans les premières pages du Sermen sur l'Unité
(7) Cf. lettre du 30 juillet 1848 : « … certains mots-épouvantails, comme l'était autrefois, par exemple, le mot de panthéisme contre la philosophie de l’Université »
(N. L. T.; 219). — Et cf. supra 171 et infra 36. (8) 1s., XL, 13: Rom., XI, 34. — Cf. déjà supra 197. (9) Cf. Fragm. int. et rom., 254-255.
(10) Cf. supra 55 et n. 113 ; Trav. de Jeun., 109; 101, 107, 102-103.
(41), la psychologie devient une auxiliaire de l'Histoire, et de l'Histoire ecclésiastique. Ne s'y permettre la considération des mobiles inférieurs. que pour leur imputer les révoltes contre l'autorité, cette méthode théologique ne saurait convenir au jeune homme. Il n'hésite pas à penser! pour sa part, qu'il a pu se présenter des cas où Rome, au lieu d'en palir, ait bénéficié des sentiments « haineux et envieux » d'une moitié du clergé envers l'autre. | :
Cette restitution des circonstances s'imposait, en particulier, au
commentateur de Possuet. C'est surtout parce qu'il sut replacer le Discours à sa date, qu'il prit tant de plaisir à en apprécier le mérite. La connaissance des parties en présence éveilla sa subtilité. Rien n'ég alé la vivacité des impressions qu'il reçut, au fur et à mesure qu'il devinait les moindres intentions de l’orateur. Il relit quatre ou cinq fois, tant il le trouve heureux, certain passage où les fautes de la papauté sont couvertes sans être cachées. Il suit des yeux les mouvements de cette main si douce et si ferme, «qui charme», écrit-il, «celui qu'il pique, tout en tenant le fer inflexiblement dans la plaie ». Thuriféraire, escrimeur, chirurgien, tortionpaire, exécuteur, tel il se représente Bossuet, en face de l'Eglise romaine (12). Il le voit « se mordant les lèvres », à peine un mot lâché, et aceumulant «les circonstances atténuantes ». Métaphores incohérentes, certes; qu'importe ? Ainsi comprise, et librement conduite, l'explication: française » est un genre bien attrayant. Aussi quelle vie, et quelle verve !
Que si, toutefois, l'intérêt de cette étude se réduisait à la forme, on aurait tôt fait d'en louer la finesse, le nerf, le brillant ; on oublierait quelques négligences (répétitions, écarts, etc). Mais le plus important n'est pas là. Nous voulons apprendre, en premier lieu, tout ce que Renan sait et pense de l’auteur du Sermon sur l'Unité.
Certaines indications dénotent, ce qui n’est pas pour nous surprendre, une connaissance étendue de l’œuvre de Bossuet ; d'autres concernent sa biographie. Voici des remarques sur ses habitudes de style et de pensée (13), sur son genre d'esprit, son caractère, ses polémiques. Sa «faculté
maîtresse » est + l'idée de suboräination, de hiérarchie » : tout le reste’ s'en déduit, même son thomisme. Mais celte analyse ne va pas, de la part se *
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de Renan, sans deux ou trois expressions plus où moins péjoratives : le
temps de l’admiration-pure est passé. Bossuet a eu la «manie de vouloir immiscer le temporel au spirituel», ainsi que des «tendances à l'absolutisme, en théorie et en pratique ». De plus, sa confiance était si grande dans là priori, qu'il s'est montré très hostile à Grotius et à R.
(11) € Cette division est. pleine d'une belle psychologie, une analyse d'un fait psychologique » (1b., 104). :
(2) Ci. ib., 115-116 : « ...donner à Rome le plus grand coup d'encensoir » (cf. en contraste : « donner un soufflet ») ; « il y va doucement, il n'ose appuyer du pied », et « enfoncer lo (rail » ; « coup de lanceite », « bistouri » (cf. aussi : « chalouiller la plaie », « effacer la piqûre ») ; « lenailler » ; « serrer le nœud ». | >
(13) « Expression de la langue de Bossuet »; « tour de pensée tout bossuétique »; « c'est toujours là le premier pas de Bossuet » (SALE)