RENAN JUGE DE BOSSUET
Simon. Tous points sur lesquels le jeune clerc ne saurait lui donner raison : il est trop épris d’une autre méthode, et trop convaincu que l'esprit ne doit jamais être violenté (14).
En dépit de ces réserves, l’évêque de Meaux garde encore un immense prestige à Ses yeux. Depuis qu'il est entré dans la controverse du gallicanisme, l'élève de M. Philpin s’est rendu compte de cette supériorité, qui assure à Bossuet un privilège unique : « L'homme qui a formulé le plus explicitement [certaines] doctrines, [c'est] celui que les adversaires de ces doctrines ont le plus ménagé. Tous saluent Bossuet, et lui demanent la permission de le réfuter.… C’est l’homme. trop grand pour être d'une école, mais salué avec respect par toutes ». Et le Discours de 1681 a tant de beautés qu'il justifierait à lui seul cette déférence admirative.
Renan y retrouve | « inimitable langage » qu'il a pourtant, parfois, essayé d’imiter (15). « Précision », « justesse », « délicatesse », « adresse », « originalité », aucune qualité n’y manque. Et quelle « finesse de remarque » ! Il n'est pas jusqu'au penseur qui, par jai côté, ne soit « profond », et même en avance sur la -«philosepiiie de ‘son temps ». D'autre part, l'observation sur la gloire’ d’Antioche paraît «belle» à l'historien futur. Il n’est pas encore au point d'écrire, comme en 1848 « Bossuet, que l’on croit si biblique, et qui l'est si peu » (16) ; au con-: traire, le peu qu'il traduit de la Bible hébraïque lui laisse goûter, dans l'exorde du Sermon, « une majesté et un grandiose qui étonnent par la couleur antique et mystérieuse». Surtout, ce qu'il découvre, c'est la suprême habileté de l’orateur : « Quel homme qui dans un même discours sut contenter Louis XIV et le pape en 1681 ! » et cela, non pas en essayant de se concilier les deux partis « par quelques phrases semées », mais sans manquer à sa propre conviction, « par l'essence même de son discours » ! Ce tour de force ravit Renan à un degré inimaginable.
Il ne lui enlève pas cependant sa liberté d'appréciation. Le jeune homme sent très bien ce qui, dans cette pièce d’éloquence, ne le satisfait pas. Et cette impression jointe à ses réflexions antérieures, le conduit enfin à écrire toute sa pensée : « Bossuet possédait assez peu l'esprit de critique et de méthode scientifique ; il prenait toujours son sujet au point de vue théorique, bâtissant à perte de vue, avec sa connaissance presqu'inouie des Ecritures, des édifices d'une beauté surprenante. Plusieurs de ces théories sont de solides corollaires des Livres Saints, dont il avait si bien approfondi l'esprit et le sens. D'autres sentent le moule préconçu où l’on force à cadrer les paroles de l’Esprit-Saint ».
On n’a pas scindé ce jugement complexe, où se montre si vivement la différence de deux génies ; où la critique, du moins au début, se mêle
(14) Cf. supra 69, 74, et infra 355. Cf. Trav. de Jeun., 103, 106. — Av. de la Ke., 517 n. 134.
(15) Voir dans Fragment : « La haute économie de ces mystères » ; dans le Sermon Ecce hômo : « Nécessaire exposer à fond le mystère » ; et comparer à cette phrase du Sermon sur l'Unité : « Le mystère en serait long à déduire », et au commentaire dont Renan l'accompagne (1b., 22, 20, 112).
(16) Cf. sur Antioche Les Apôtres, 226. La crilique de Bossuet se lit Av. de la Science, 294.
si intimement à l'éloge. Renan en use presque avec Bossuet, comme celui-ci avec la cour de Rome. S'il doit marquer les lacunes d'un esprit qu’il a tant admiré, il n’en éprouve, croyons-le, aucune satisfaction. Il ne peut oublier qu'il à fait siennes, au Catéchisme, certaines de ces consiructions; aussi ne veut-il pas qu'elles soient toutes des châteaux de cartes. Il rend d'une main ce qu'il retire de l’autre. Pour un trait d'une Epitre, bien mis en lumière par Bossuet, il ne manque pas de souligner cette « finesse remarquable de critique ». Et il sait trouver des circonstances atténuantes, tant dans les dispositions du public (17) que dans la nature du genre : « Il est vrai », réfléchit-il, « que je passe ici le sermon de Bossuet à un moule qui n'était pas le sien : il prêchait et n’examinait pas, mais au fond c'est reculer la difficulté : ne vaudrait-il pas mieux examiner que prêcher (comme on l'entend d'ordinaire) ? »
Nous avons déjà fait allusion à cette opinion du séminariste (18). Elle est caractéristique. Tant que les défauts dont il souffre se voient dans une certaine mesure chez Bossuet, il n’ose les y dénoncer trop vivement. Il a lui-même fort à faire de résister à une séduction qui l’égarerait, s’il n'y prenait garde. Tantôt cette éloquence lui arrache une exclamation: « Oh ! vraiment je ne connais rien de plus achevé que ce morceau », et
‘il doit se reprendre : « Mais revenons au point de vue scientifique ». Tantôt il acquiesce par un mouvement du cœur, comme si la vérité seule pouvait être aussi belle; mais il sent tout ce qu'un tel procédé a de « hasardeux ». Ailleurs une idée lui paraît si « belle » et si « grande » qu'il à l'air gagné, et qu'il va, croirait-on, l’accueillir. Non ! au dernier moment il se rejette en arrière : « Mais pourtant, au fond, qu'en savous- NOUS ? »
Ge conflit du littérateur et du savant eût pu épuiser ses forces, sans auw’il en ressorte rien de très précis sur la méthode qui s'impose en Histoire. Heureusement les « Théologiens » et les « scolastiques » n’ont pas de génie pour éblouir sur leurs travers, ni pour se les faire pardonner. Par réaction contre eux, Renan va prendre plus librement conscience de son idéal (19). ‘
On a remarqué qu’ « il existe, dans le vocabulaire de tout grand homme, un certain nombre de mots avec lesquels il noue des relations d'une si étroite intimité, que ces mots. atteignent. un maximum de signification, parce qu'en eux la personne passe tout entière » (20). C'est le cas, pour Renan, des termes de « vérité », d' « induction », de « méthode », de «critique», qui reviennent tous, tant il est obsédé des idées correspondantes, dans l'étude du Sermon; le second (ou «induire») y
(17) Bossuet parlait « à des hommes persuadés du dogme » (Trav. de Jeu, 106). (18) Cf. supra 129, et Trav. de Jeun., 112.
(19) Zb., 104, 116-117, 112, 106-107.
(20) Charles du Bos, Approximations, Paris, Plon-Nourrit et Cie, 1922, pp. 203-204.
L'ARBITRAIRE « THÉORISTIQUE » 949
paraît cinq fois, le troisième six fois, dont deux avec l'adjectif « scien- {ifique », le quatrième une dizaine de fois, dont trois avec l’épithète «historique ». La plus grande fréquence de cette dernière expression s’explique par la substitution d’une science à l’autre : Renan s'attache désormais moins à la psychologie qu’à la philologie et à l’histoire.
Cependant il tend toujours au même but : le vrai, qui seul a une valeur absolue. Le reste, quelque qualité qu'il ait, s’il n’a pas celle-ci, ïe saurait obtenir l'adhésion totale : on « consent bien à admirer tout cela, mais en le prenant pour ce qu'il est », et sans se laisser distraire de la visée principale, ou plutôt unique : « Le chercheur ne doit avoir d’'appétit et de goût que pour le vrai ». Ainsi la règle est formulée plus durement que jamais, à cause des tentations.
L'une d'elles serait de croire qu’il y a autant de vérités que de genres. Mais cela n'est pas : qu’il s'agisse d'examen ou de prédication, « la vérité est toujours la même », et aussi « la méthode pour y arriver ». Car la première, encore une fois, ne nous est pas donnée. Plaise à Bossuel d'en disposer, ét d'être assez sûr qu'il la possède pour s'occuper seulement de la vêtir le mieux du monde.-Renan $e défie de ces artifices.
Le défaut qu’il y voit, c’est enccre l'arbitraire : non plus celui qui fait dévier un raisonnement, mais une certaine manière -d'en prendre à son aise avec les données concrètes ; non plus, sauf exception, le « cercle vicieux », mais la « théorie ». Que de fois celle-ci, confrontée avec « les faits, pris au point de vue critique », ne se refuse-t-elle pas à cadrer ! Le moins qu'on doive dire alors, c’est que ce « beau développement » n'équivaut pas à une «preuve rigoureuse»; que cette remarque est « belle, mais purement théorique ». A force d’en rencontrer de telles, l'élève de M. Le Hir cherche un qualificatif pour cette tendance fâcheuse, et il forge celui de « théoristique ». Par là il entend, essentiellement, l'habitude d'isoler un texte ou un événement, et de leur faire un sort sans tenir compte du morceau ou des circonstances où ils s’insèrent. La signification qu'on leur attribue ainsi, est-il besoin de le souligner? n'est d'ordinaire qu'une « conception », qu'une vue de l'esprit, propre à l’auteur du Commentaire. A qui cependant la prête-t-on ? « Souvent aux acteurs et aux écrivains sacrés », à Balaam par exemple, comme s'il avait réellement admiré l’armée juive pour les motifs que Bossuel lun suppose. Faut-il rappeler ici que Dieu lui-même est censé agir à notre guise ?
Si gratuites soient-elles, et précisément dans la mesure où elles le sont, ces spéculations ne se laissent guère réfuter. Mais il y en a d’autres qui, plus positives, sont aussi plus vulnérables ; soit qu'elles aïent des faits contre elles, ou qu'elles n’en aient pas pour elles. Or, de ces deux cas, le second continue de paraître à Renan d'autant plus grave qu’on consent moins, autour de lui, à le regarder comme tel. Voilà trop longtemps qu'il enregistre ces réponses spécieuses, où les théologiens croient triompher de !’ « argument négatif » (21). Son irritation contenue éclate enfin
(21) Cf. supra 333 et n. 49.
en une véhémente apostrophe : « Vous voulez me prouver que [telle croyance existait] à telle époque, vous me citez deux ou trois textes plus ou moins obseurs et vous me dites : les autres n’en disent rien, donc cela ne prouve rien. Niaiserie ! Si [telle croyance importante avait existé], tant d'auteurs en auraient parlé. Ce silence-là est souvent plus terrible qu'un texte contraire ». Pourquoi, d'ailleurs, si cette raison n’est pas valable, les controversistes orthodoxes la retournent-ils quand ils le peuvent contre leurs adversaires ? Ces procédés choquent l’intelligence et même tout le moi de Renan : « Je ne connais rien de plus inepte, ni qui me soulève plus profondément le cœur ». :
Aussi éprouve-t-il le besoin, pour son usage, de formuler des principes opposés. À voir comme le « préjugé » interprète à son avantage les indices équivoques ou contraires, il proclame la nécessité de «se boucher les oreilles sur les théories ». S'ils ne sont plus principalement des données de la conscience, les faits n’en demeurent pas moins les seuls mai. tres. Le chercheur doit «se mettre à genoux devant [eux], leur présenter les mains et leur dire : Traînez-moi où vous voudrez, cela m'est scientifiquement sinon moralement égal ».
On ne saurait {trop insister sur l'importance de ces déclarations, qui rappellent la «sorte de serment d'Hippocrate » proposée par P. L. Couchoud en tête de son Mystère de Jésus (22). Elles seraient dignes, en effet, d'être gravées au fronton du Temple de la Critique. Si l'historien des Origines chrétiennes n’a pas constamment appliqué son précepte, la faute en «est à la faiblesse humaine : car il n’a jamais renié la règle suprême que lui dictait à Saint-Sulpice une réaction salutaire. Plus générale que celle de l’« argument négatif », la théorie de la «passivité» se retrouve, elle aussi, dans son œuvre postérieure (23). En 1882 : « Le devoir de l’homme est de se mettre devant la vérité, dénué de toute personnalité, prêt à se laisser traîner où voudra la démonstration prépondérante ». En 1888 : « Nous devons rester passifs. Non que le résultat. nous soit indifférent, et qu'il ne doive entraîner de grandes conséquences ; mais nous n'avons pas le droit d'avoir un désir quand la raison parle ; nous devons écouter, rien de plus ; prêts à nous laisser entraîner pieds et poings liés où les meilleurs arguments nous entraînent »
On aura reconnu l’image et l’idée de l'Etude sur Bossuet, Il n’est pas jusqu'à la distinction du «scientifiquement » et du « moralement », qui n'ait été reprise dans l'Eramen de Conscience philosophique. Quelle que fût alors la pensée du vieillard sur les « conséquences » de sa critique, elle n’a pas dû être aussi lourde de sens que les quatre mots de 1844 tout alors, avenir et bonheur, dépendait de la direction qu'allait prendre l'impitoyable violence des faits.
(22) Rieder, 1924, p. 12.
(23) Voir sur la première Etudes d'Hist. relig., 205 et n. 1 : « Ce n’est là, disentils, qu'un argument négatif, dont on ne peut rien conclure. — Mais raisonnerait-on ainsi en malière profane, el n'est-ce pas de ces sortes d'arguments que la vraie critique tire souvent ses plus solides inductions ? etc... ».