VÉRIFICATIONS
La métaphore des «mains liées», malgré l'apparence, était moins tragique, et peut-être plus expressive qu'exacte. La vérité, en effet, doit être méritée, comme la grâce. A l'esprit non plus, le quiétisme ne convient pas. Si le cœur se tait, qu’il en profile, lui, pour mettre en jeu ses facultés. Qu'il dirige ses recherches selon la méthode universelle : en Histoire aussi, la voie inductive est la meilleure, ou plutôt la seule bonne. Et elle demeure telle, qu'il n'y a pour la suivre que les intelligences supérieures. Foin de ces scolastiques, sur lesquels un argument un peu dé- Hé n'a pas de prise, alors qu'il est «décisif pour un esprit induetif » | Et cependant, vous les voyez qui « se mêlent d'induire » ! Agacé, méprisant, Renan raille leur balourdise : « Ce sont de gros paysans qui veulent faire des gentillesses ». ; ?
Qu'ils laissent donc à de plus qualifiés le soin de « recueillir les faits ». Cette tâche, à vrai dire, les prédécesseurs l'ont souvent dégrossie. Mais les eroira-t-on sur parole ? Non. Défiant et serupuleux, le lecteur du Sermon sur l'Unité y relève tous les noms propres, tous les événements de l'Histoire ecclésiastique, sous la rubrique « Faits à vérifier », et il s’acquitte presque entièrement de ce contrôle (24). Il opère aussi sur les assertions de Bossuet qui doivent avoir leur’ source dans l'Ecriture. Mais on est surpris qu'il persiste à en ignorer le texte grec ; et-qu'il raisonne, par exemple, sur «videre» au lieu : d'isrocisa. Ses explications de l’hébreu Piblique ne lui révèlent-elles pas chaque jour la valeur unique de l'original ? et n'est-il pas le premier, d'ordinaire, à choisir les documents de première main (Actes conciliaires, lettres, etc...) ? Serait-ce donc qu'il n'avait à sa disposition, pour le N. T., que la version vulgate ?
S'il accepte là une restriction des données, il saisit l’occasion de les étendre sur un autre point. La controverse gallicane l’induit à profiter du séjour de sa sœur en Pologne, pour jeter par «elle un coup de sonde dans l’enseignement de ce pays. Il institue alors une véritable expérience, dont il précise les conditions avec une rigueur calculée. Ce qu'it veut savoir, ce n’est pas la façon dont on juge là-bas la doctrine française, mais ce qu'on enseigne en la matière : « Ma question ne roule que sur le fait ». EL le fait ne sera sûrement établi que si l'informateur d'Henriette est « instruit », et s’il se garde d'indiquer son sentiment personnel à la place des thèses courantes dans les écoles (25).
Une fois déterminé, et suffisamment « caractérisé », le fait demande à être interprété, soit qu’il se présente sous la forme d'un texte ou d’un événement. L'élève de M. Le Hir a profondément conscience des devoirs du traducteur. Aussi, vienne un cas où il faille opter entre le Dictionnaire et. un Père de l'Eglise, il n'hésitera pas. Voici justement que Bossuet met en valeur le verbe dont on a parlé à l'instant : « [Paul] est venu voir Pierre, 'et le voir, selon la force de l'original, comme on vient voir une chose pleine de merveilles, et digne d’être recherchée : «le: contempler, l'étudier », dit Saint Jean Chrysostome.… ». Il faut lire toute
(24) Cf. Trav. de Jeun., 117, les recherches qu'il annonce pour élucider le résumé
de Bossuet. ‘ (25) Cf. Lettres Int., 191-192 (lettre du 11 juillet 1844). Cf. supra 308 et n. 46.
la note que Renan consacre à ce commentaire : « Malgré l'autorité de Saint Chrysostome, un critique rigoureux ne verra pas dans le petit mot videre Petrum l'intention d' « étudier », de « contempler », « voir comme une chose pleine de merveilles, digne d’être recherchée ». Je ne Sache pas que dans aucun lexique videre ait cette signification spéciale. Il peut d'avoir sans doute, mais supposer qu'il l’a ici, c’est supposer la question ».
Sent-on de quel ton convaincu le jeune homme s'inscrit en faux contre l« autorité » ? comme il prend au sérieux son métier de « crilique », qui est, selon l'étymologie, de séparer la vérité de l'erreur ? IL ne fallait pas, pour son repos, qu'une contestation comme celle-là se reproduisit trop fréquemment. S'il y en eut d'autres, elles furent moins vives. Il put montrer, dans un calme relatif, que certaines phrases veulent être examinées à la loupe ; faute de quoi, on se méprend sur leur sens et leur portée. Un détail, un mot, suffisent parfois à faire la lumière. Ou c'est une action, un geste, qui découvrent une opinion cachée, etc. (26).
Mais l’analyse, si probe, si minutieuse soit-elle, requiert l’aide d'un autre procédé, la comparaison. A l'historien de reconstituer cette trame où les théoriciens découpent sans scrupule les figures qui leur plaisent. Un fait ne prend son vrai caractère que dans l’ensemble ; il faut done « parcourir » une zone assez vaste. Alors se multiplient les rapprochements instructifs ; alors se révèle peu à peu ce que Renan, à plusieurs reprises, nomme la « couleur » (27) : chose indéfinissable, que les sens obtus de ses maîtres ne perçoivent point, mais qu'une palpation légère et étendue porte à sa conscience. Qu'on ne s’y trompe pas : c'est à de {els signes qu'une vocation se reconnaît. Cet étudiant en Théologie a le tact historique, et le sentiment de ce qu'il est en droit d'appeler la « grande méthode ». Sans qu’il s’en rende bien compte, ce n’est plus exactement . celle qu'il a héritée des baconiens. La « loi » est ici moins le but qu'un moyen ; sa connaissance éclaire le particulier, bien plutôt que le particulier n’aide à sa découverte. L'art commencerait-il à prendre le pas sur la science ? On n'ose le dire, vu le rapport que cette Dissertation conserve encore avec la Théologie (28).
Sans abuser des termes techniques, Renan parle cependant du pape « envisagé Comme docteur » ; il emploie les mots de « jurisdiction », d' « éclipse », etc. Ce vocabulaire répond à son dessein : élucider pour lui-même ce problème du gallicanisme, dont M. Philpin a plutôt énoncé
les données qu'il ne s’est appliqué à le résoudre. Son élève va profiter de son enseignement, mais pour le dépasser.
(26) Voir, pour illustrer ces généralités, Trav. de Jeun., 108 (« ce qui semble bien supposer, etc... »), et 109, quel parti Renan tire de l’allusion des Pères de Chalcédoine aux hérétiques.
(27) 1b., 111 (deux fois), 113, etc.
(28) 1b., 106, 112, 102, 105-107, 111 ; Souv. d’Enf., 260-261 ; Feuilles Dét., 401-402.