RENAN ET LE GALLICANISME
Qu'il soit bien au courant de la question, on s’en aperçoit à sa lettre du 1 juillet. Les demandes qu'il adresse à sa sœur se suivent peutêtre, comme dans le Cours, d'une manière assez lâche: elles n'en touchent pas moins à l'essentiel de la doctrine gallicane, dont elles indiquent Îes principales difficultés. Même on y voit plus clair, grâce à sa distinction du premier point et du troisième (29). Ses recherches autour du Sermon sur l'Unité n’ont pas peu contribué à la sûreté de son information. Or, c'est aussi le Cours qui a donné à cet écrit toute sa valeur. Oeuvre du plus illustre des: « gallicans modérés » (c'est ainsi qu'on appelait à Saint-Sulpice Bossuet, La Luzerne et Frayssinous), le Discours de 1681 offre au séminariste «la théorie gallicane dans toute sa rigueur », et notamment « la plus parfaite exposition de la théorie de l'indéfectibilité ».
Cette occasion d'approfondir les indications de son maître, Renan la saisit avec empressement. Outre l'importance que le Traité De l'Eglise avait à ses yeux, ni la controverse avec les protestants, ni le différend des ultramontains et des gallicans n'étaient, en 1844, au point mort. La pre- mière se,poursuivait avec vivacité dans un diocèse comme celui de La Rochelle. Le second opposait l'Univers à la Gazette de France, et les catholiques à ces Députés dont Thiers allait, le 13 juillet, caresser les anciennes préventioris. On comprend que les Sulpiciens aïent incliné à se réfugier dans une neutralité évasive.
Ce faisant, ils étaient loin de s'attirer l'estime de leur élève. On le devine à la façon dont il stigmatise les « petits esprits », les « esprits médiocres », en leur reprochant cette fois leurs puérils compromis. Ne croient-ils pas « avoir atteint l'apogée de l'esprit de conciliation et d'adresse, en donnant quelques phrases aux deux partis, sans s'inquiéter de se contredire » ? Il n’est pas surprenant que « cela ne [satisfasse] ni les uns ni les autres ». Renan va-t-il donc se prononcer catégoriquement dans un sens ou dans l’autre ? Non. Mais ce qui l'en empêche, ce n'est pas une prudence entremetteuse, c'est un éclectisme réfléchi.
A en juger par ses questions à Henriette, il pencheraït plutôt vers le gallicanisme. Si la thèse de M. Gosselin l’avait conquis, il n'eût pas laissé sur le même plan ces deux explications : «effets du droit public » et «vraies usurpations ». L'Etude du Sermon confirme, en partie du moins, cette impression. Renan y observe ce point important de l’histoire évangélique, que Pierre a reçu ses promesses avant la prédiction de sa chute. S'il y a, selon lui, des dogmes qui s’établissent par des procédés contestables, il ne refuserait pas de compter comme tel celui de la primauté romaine, entendue au sens ultramontain. Il note avec soin les indices d’où l'on pourrait conelure que l'Eglise n'est pas tout entière dans le successeur de Pierre. Il ne se ferait aucun scrupule de « diminuer quelque chose » aux « grandes acclamations » qui ont exalté le Saint-
(29) Le premier point de Renan correspond à l'article IV de la Déclaration; le quatrième, à l’article I. Le second (si le Pape « peut obliger une église particulière à renoncer à ses usages et libertés ») a quelque parenté avec l’article HIT. Le troisième envisage l'autorité relative du Pape et du Concile œcuménique.
Siège, en une circonstance mémorable. Il met en forme le gallicanisme: d'un historien (30), et au besoin il y supplée : d'après Bérault, la lettred'Honorius « enseigne moins l'erreur qu'elle ne retient captive l'intégrité: de la saine doctrine » (31); « c’est le contraire à mon sens », écrit Renan dans une Note. Enfin, il réfute pendant des pages un jugement de J. de Maistre.
Mais il y a la contre-partie. La virtuosité de l’auteur du Pape, les arguments ultramontains produits dans cet ouvrage et par M. Philpin, n’ont pas été sans effet sur le jeune homme. Il réduit la chute de Pierreà l «ordo ad praxim » ; il définit le rôle de Saint Paul, cet emblème de l'Eglise gallicane (32), d'une manière qui respecte tous les droits du siège romain. Et il ne serait pas loin de croire, on l’a vu, à la nouveauté des Maximes de 1682 (33).
Cette attitude eritique est surtout la sienne en présence d’un fait important, le Concile de Chalcédoine. Alors, Renan le reconnaît, la puissance spirituelle de la papauté parut dans « toute sa plénitude ». Mais quelle signification accorder à cet éclat ? Celle seulement UE résul— tera d'une comparaison et d’une analyse très attentives.
Jusqu'à ce moment, «la puissance pontificale était restée comme dans les langes ». Observation précieuse pour les gallicans ! Cependant qu'ils n’en abusent pas : car cette enfance a pu être singulièrement robuste. Adaptant à ce cas, sans le savoir, un argument cher à Voltaire, le séminariste songe à ce qu'il a fallu de temps et de progrès pour parvenir à la situation de 451. La grandeur du Saint-Siège à cette date nesuppose-t-elle pas « un ou deux siècles de possession et d'accroissements » ? Cette inférence est d'autant plus plausible qu'un document de l’époque parle « des prérogatives papales comme d’un fait reconnu san: contestation ». Si Renan n’est pas plus formel, c'est que la transition lui paraît, malgré tout, bien brusque : il sent le besoin de l'expliquer, sans en avoir le moyen.
Du moins peut-il spécifier l’état des choses au V*° siècle. Le pape: avait seul, dès cette date, le droit de convoquer et de présider les Conciles. C’est à lui — les intéressés l’admettaient — qu'on devait adresser certaines demandes ; prononçait-il une condamnation, il n'y avait plus à y revenir. Les dénominations honorables qu'il reçut alors correspondent. bien à ce prestige. Et l'ensemble de ces témoignages est d'autant, plus significatif que les circonstances où ils furent rendus n'étaient point toutes favorables à Rome.
A leur tour, les ultramontaiïns pourraient se déclarer satisfaits. Ici encore, toutefois, il faut s'entendre sur la portée des constatations. Qu'elles établissent la primauté du Saint-Siège, soit. Mais il n'en résulte pas
(30) Cf. Trav. de Jeun., 109 : « Donc Léon n'avait pas prétendu, etc... ». (31) Bérault-Bercastel, Histoire de l'Eglise, t. VII, 106.
; (32) Trav. de Jeun., 113 : « ...Paul, sous [lequel] on s'était accoutumé à personnifier l'Eglise gallicane... ».
(33) C£. supra 308.