‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 168 sur 369 · DE LA THÉOLOGIE À L'ÉCRITURE SAINTE · texte numérisé non relu

DE LA THÉOLOGIE À L'ÉCRITURE SAINTE

‘que ses décisions fussent irréformables par elles-mêmes. N'en déplaise à J. de Maistre, la lettre de Saint Léon n'atteste point une telle autorité. Et si la doctrine de ce pape fut reçue, il reste encore à savoir, et c’est

l'essentiel, la raison de cet accueil. Fut-elle acceptée parce qu'elle émanait de lui ? Non, mais bien parce qu'on la trouvait conforme à la foi, La distinction est d'importance.

En somme, Renan demeure fidèle aux principes de sa méthode. A-til un faible pour le gallicanisme ? Peut-être ; mais les données contraires à cette thèse n’en perdent rien de leur valeur. Il s'y soumet de moins bonne grâce, mais il s’y soumet. Il n'est partisan ni de Fleury, ni de Bellarmin, mais de la vérité. Son impartialité domine ses sources opposées, rectifiant celle-ci par celle-là. En se tenant dans l'entre-deux, les Sulpiciens lui ont montré la voie. A leur exemple, il refuse d'épouser une théorie unique : elle ne vaudrait pas pour tous les cas, ni pour tous les temps. Les faits donnent raison à l’une ou à l’autre, selon qu'ils sont plus “où moins anciens.

Dans le présent, la conduite la plus sage est de se rattacher à Bos- -suet, moins en adoptant ses maximes qu'en s'inspirant de son esprit de « modération ». « Expliquer l'autorité du Saint-Siège de manière qu'on en Ôte ce qui la fait plutôt craindre que révérer » ; la-rendre par là « aimable à tou le monde »,.— ce programme tout fénelonien a l'entière adhésion de Renan. Il né partage pas moins l'opinion de Bossuet sur les libertés gallieanes : il faut les entendre à la manière des évêques, et non comme les magistrats (34). En quoi le clerc breton est plus conséquent ‘avec lui-même que l’évêque de Meaux : l’immixtion du temporel au spirituel n’est jamaïs bonne, d’où qu'elle vienne et où qu’elle tende.

Ce ne sont pas là, d’ailleurs, des considérations sur lesquelles ii s’arrête beaucoup. Il est plus porté à approfondir des questions qu'on a seulement effleurées, bien qu'elles soient d'une importance capitale. Comment eStimer les droits de ses successeurs, si l’on n’a pas défini ceux de Saint Pierre ? Il y a donc lieu d'étudier cette partie du N.T. sur laquelle les Théologiens prétendent se fonder.

Les textes à examiner, Renan les connaît bien, et par ses Cours, et par Bossuet : Evangiles, Actes, Epütre aux Galates, il les confronte, mais dans quel esprit ? Vise-(-il à les assembler en un édifice unique, après avoir arrondi leurs angles, et de manière qu'on ne voit pas la diversité des matériaux ? Ainsi se construisent les « Harmonies » orthodoxes ! Mais le jeune artisan obéit à un dessein opposé. Attentif au contexte, à la « couleur », il entend ne pas saerifier les originalités caractéristiques de chaque écrit.

C'est ainsi qu'il discute le sens emphatique de « videre ». Seules les « circonstances avoisinantes » pourraient l'affeeter d'une telle

(34) Cf. supra 59 et n. 122, et 311 et n. 58. — Cf. Trav. de Jeun., 111, 117, 116, 114, 104, 107-109.

nuance. Or elles «éloignent» au contraire, et « considérablement », de eroire que Saint Paul était plein d'admiration pour Saint Pierre. Une analyse, conduite avec un {act ie souligne « la parenthèse à réticence, qui semble peu flatteuse » (35), et met en valeur les versets où « Saint Paul semble se [placer) absolument de pair avec Saint Pierre ». Renan veut bien ne pas appuyer sa pensée sur ces dispositions d'un apôtre pour l’autre. Mais que leur entrevue serve d'argument à l'avocat de la primauté romaine, c'est ce qu'il a peine à admettre. Bossuet eût bien fait, dans l'intérêt même de sa thèse, de ne pas parler de cette visite.

A-t-il été mieux inspiré en attribuant à Pierre «la charge du tout » ? Renan ne saurait en convenir. 11 y a des textes, il le sent, qui devraient parler d’une chose, parce qu'ils sont le témoignage le. plus direct sur les circonstances où elle dut avoir lieu. Comment se fait-il alors qu'ils n’en disent rien ? que cette « charge du tout », par exemple, ne soit point mentionnée dans ce même chapitre II de l'Epitre aux Galates où Paul distingue son ministère de celui de Pierre ? N'est-ce pas pour « étonner » un esprit justement sensible aux « arguments négatifs », d'autant plus que les Epîtres pauliniennes gardent partout le même silence ?

Si l’on ajoute que la prééminence de Pierre ne ressort pas davantage des Actes, tout au moins de leur « couleur générale », n’y a-t-il pas lieu de croire cette thèse condamnée ? Non. Un peu intimidé peutêtre par ce qu’il vient d'avancer, Renan se plaît à trouver ailleurs la justification de l'orthodoxie. Les premiers chapitres des Actes, le dixième, où Pierre convertit le païen Corneille, enfin et surtout l'Evangile, lui paraissent confirmer le droit de Pierre, et plus fortement que les indices contraires n’ont pu l’ébranler.

Malheureusement, la considération de l'Evangile ne clôt une difriculté que pour en ouvrir une autre. Un même fait raconté par plusieurs écrivains sacrés, ne l’est pas de la même façon ici et là (36). C’est du moins ce dont Renan croit s'apercevoir. En contrôlant les amplifications de Bossuet sur la désignation de Pierre par Jésus, il constate que la date de cet événement varie selon qu'il est rapporté par Matthieu, ou par Marc et Jean. Ceux-ci le placent dès la vocation des Douze ; et celui-là, au moment où Jésus choisit Simon parmi les Douze. Comment se tirer d'embarras ? Un apologiste n'hésiterait pas à insinuer que Marc et Jean donnent à Simon le nom de Pierre par anticipation : « Pierre, qui fut dans la suite appelé Pierre ». Cette explication s'offre à la pensée du jeune homme, mais il l'énonce sans aucune conviction, et même il osberve que le récit johannique Jui enlève toute vraisemblance, Laisserons-nous done les Evangélistes en mauvaise posture ? Oui et non: «en supposant même», écrit Renan, « que leur divergence ne fasse aucune difficullé »… C'est assez dire qu'il ne tient pas ce point pour acquis ; néanmoins il réserve l'avenir.

(35) C'est le v. 6 de Gal., II ; cf. Trav. de Jeun. RES (36) Cf. Souv. d'Enf. DED sur les contradictions des PR

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