LES (COFONDATEURS » DU CHRISTIANISME
H garde la même attitude dans une autre question où pourtant il . est peut-être, in petto, plus convaincu de la faiblesse de la tradition. Que Pierre ait exercé sa juridiction sur trois villes de premier ordre (Jérusalem, Antioche, Rome), cette considération n'aurait de valeur que pour un esprit complaisant. Encore faudrait-il qu'elle eût un fondement solide. Or une phrase imprudente de Bossuet porte Renan à énoncer enfin son avis sur le sujet classiqué de «Pierre à Rome » (37) : «Le gouvernement de Saint Pierre à Rome a laissé beaucoup moins de traces de lui-même que celui de Saint Paul. Il est vrai qu'on dit: la Chaire de Saint Pierre ; mais ce sont les derniers siècles qui l'ont dit, et je ne sais si dans les premiers il en était ainsi partout». C’est ainsi que reste en suspens le fondement du catholicisme. La remarque: de Renan est donc, en elle-même, assez grave. Mais elle a une portée plus générale : que de dogmes, en effet, pour lesquels on requerrait vainement le témoignage des premiers, ou du premier siècle ! Seulement le séminariste ne se fait pas encore cette réflexion. Son scepticisme n’est pas radical: s'il s’abstient d'affirmer, par exemple, que Jacques fût évêque de Jérusalem au moment de la visite de Paul (38), il ne met pas proprement en doute le fait même de cet épiscopat.
Au reste, ni Jacques, ni même Pierre, ne suscitent l'intérêt de lPhistorien au même degré que l'apôtre Paul. Figure centrale du tableau peint par M. Mollevault, l’auteur de l'Epître aux Galates s'impose, ici encore, aux regards. Mais ce n’est pas sans nuire à l'unité et à l'harmonie de l’ensemble. Pierre choisi par les Douze, et les papes lui succédant comme les évêques ont succédé aux Onze, voilà une ordonnance grandiose. Le malheur ‘est que Paul n'entre dans aucun groupe; il est là, sur le même plan que Pierre, comme son pendant. Quel: rapports établir entre eux ? Comment conduire leur parallèle ? On se: l’est demandé bien des fois, et les essais, selon Renan, n'ont pas été heureux. Les « tours de force » n'ont rien pu contre les conséquences d’une «méprise» initiale : la qualité de ces «frères», de ces «cofondateurs », demeure inexpliquée.
C'est qu'on à mal compris l'originalité de Paul. Celui-ci n’appartient pas au cycle évangélique. S'il est monté vers Pierre, ce n'a pas été, Bossuet l’a bien vu, pour en être instruit. Car il fut enseigné par J.-C. seul. Ce privilège lui confère un caractère particulier : il faut voir en lui « un personnage tout à fait hors ligne », dont le ministère a été « tout à fait unique ». Pour un peu, Renan l’exalterait dans l'empyrée divin. Dire de ce ministère qu'il a « presque » été « comme celui de J.-C. », c'est déjà une belle hardiesse. Mais il va plus loin, beaucoup plus loin. Saint Paul, à l'entendre, est « une sorte de prolongement de J.-C. ou plutôt J.-C. lui-même prêchant aux Gentils et com-
(37) Cf. Travw. de Jeun., 113 et n. 68, et cf. supra 334 et n. 51. (38) « L'était-il alors, les Actes n’en disent rien » (Trav. de Jeun., 111).
. plétant sa vie de Judée » (39). De là viendrait aussi qu'il n'a pas eu de successeur, et qu'on lui chercherait en vain «un analogue .dans l'Eglise ». La seule différence est que J.-C. «a un représentant »., Saint Paul en a-t-il un ? En 4844, le séminarisie lignore.
‘L'historien des Origines chrétiennes le saura. En 1866, il ne se contente plus de sentir l'ombrageuse indépendance de l'Apôtre des Gentils. Il met en pleine lumière la différence des écrits pauliniens et “es syaoptiques sous le rapport de la Théologie. Et il en cherche moins l'explication dans Ja diversité des publics, que dans le génie solitaire de Paul. Celui-ci, hélas! n'a pas goûté à l’ambroisie galiléenne. Son inspiration, qu'il n'a point reçue de Dieu, il l’a puisée dans « son imagination et. son sens propre ». Ainsi a-t-il prêché aux hommes un Uhrist tout personnel, comme celui de Luther. Renan peut répondre, en 1869, à la question qu'il s'est posée vingt-cinq ans auparavant : oui, Saint Paul a eu un représentant, - dans la personne du Père de la Réforme ! (40) |
Qu'il dût un jour parvenir à de telles idées, l'élève de Saint-Sulpie ne s'en doutail point. Non qu'il fermât les yeux sur la singularité d'une mission que rien n'annonce dans l'Evangile. Ce n’est pas de Ia que l'Apôtre a ses promesses. D'où elles lui sont venues, lui seul nous l’apprend ; « tout ce qu'on fait militer en sa faveur est tiré de sa bouche ». Cette constatation n'autorise pourtant pas à le suspeeter : ‘&ar — Renan s'en souvient instantanément — «il est vrai que c'est toujours une bouche infaillible ».
Ainsi le jeune homme arrête sa critique devant le dogme de l'inspiration. Mais ce n’est pas assez dire. Il fait plus que de respecter le &<atholicisme, il lui vient en aide. S'il déclare «très importante» sa théorie personnelle du paulinisme, c’est aussi bien pour sa portée apologétique que pour sa valeur historique. Que d'avantages en effet n'offre. t-elle pas ! Avec elle, plus d'arguments forcés; les deux apôtres parfaitement égaux, sans qu'on puisse en conelure « la bicipité de l'Eglise » ; Saint Paul justifié, sans que Rome souffre de son indépendance, ni qu'elle cesse d’être la source de la doctrine, ete. (41). En vérité, comment ne pas accueillir les Bons offices d'un auxiliaire si ingénieux ?
Ce chapitre s'achève done, comme le précédent, sur une note plutôt rassurante. Et cette conclusion est d'autant plus remarquable que l'orthodoxie, cette fois, avait paru sérieusement menacée.
Certes, Renan n'a, pas attendu l'examen du Sermon pour décocher ses traits contre les «petits esprits», ni contre les « théologiens » ou
(39) Cr. supra 101 el n. 133. Renan lranspose la doctrine spirituelle de M. Garnier sur 6 plan historique. Il ne s’agit plus des « parfaits », mais des « Gentils ».
(40) Les Ap., 4, 211-212 : Saint Paul, 569. f
(41) Ci. Trav. de Jeun., 111, 113-114, 105, 112.