UNE CRITIQUE QUI TOURNE A L'APOLOGIE
les « scolastiques » (42). Ici, toutefois, sa critique se généralise ; elle porte sur les « écrivains postérieurs » (aux auteurs sacrés), sur les « interprètes antérieurs » (à Bossuet), enfin sur les Pères (43). L'accent! en est plus vif. Parmi les points qu'elle touche, deux ou trois sont d'une importance vitale. L’exégèse biblique, d'une part, l'histoire des dogmes de l’autre, posent des problèmes dont la solution traditionnelle est loin de s'imposer. Ainsi se poursuit cette « vérification rationnelle du christianisme » (44), que l'élève de Saint-Sulpice pense mener à bonne fin dans sa retraite bretonne, et qu'il achèvera plus tôt, en 1845- 1846. Dès à présent, le divorce semble bien effectif entre la théologie et le positivisme
D'où vient cependant que l’absolue soumission aux faits n'ait pas, pour l'instant, de conséquence décisive ? que Renan confie volontiers ses réserves à des propositions subordonnées (45), ou qu'il n'y vienne Gu'à l'abri d'an long éloge ? qu'il ne s'inquiète pas outre mesure des difficultés auxquelles un lecteur critique du N. T. se heurte presque à chaque page ? qu'il n'ose pas se demander à lui-même s'il croit bien à l'antiquité de certains dogmes ? C'est qu'en dépit de tout, un parti pris le gouverne. Il a beau se défier un peu d'une théorie, il n'y renoncerait, assure-t-il, qu'«avec peine ». Attachement symbolique ! Il ne saurait encore prendre sur lui de mettre en question le fond d’une croyance à laquelle il est si lié «moralement ». Il consent à mener une enquête avec rigueur, mais sans la pousser à bout, ni trop regarder à droite ou à gauche.
© Même ainsi limitée, dira-{-on, sa critique a dû faire de Renan un kRourreau de soi-même. Nous ne le crovons pas. Il pouvait, en effet, se rassurer sur ses intentions et sur ses modèles, Pourquoi discufte-t-il les « écrivains postérieurs ». sinon pour protéger contre leur arbitraire les textes sacrés ? C'est l'autorité du Verbe qu'il souffre de voir au service de conceptions individuelles ; c'est Dieu qu'il défend contre l'homme. En quoi il se sait fidèle aux principes de MM. Le Hir et Mollevault. Celui-ci, en partieulier, n'a-t-il pas reproché à certains commentateurs de prêter à Saint Paul leurs propres idées ? N’a-t-il pas ‘jugé scolastiques et théologiens avec une liberté de bon aloi (46) ? S'est-il abstenu de prendre un Père en défaut ? Qui cependant l’accuserait de manquer à la Tradition ? Son élève a done pu limiter sans <rime, et satisfaire son besoin inné d'exactitude en témoignant de son obéissance et de son respect. D'autant mieux qu'il savait se couvrir d’impeccables formules. N'énonce-t-il pas quelque part l « excellence »
(42) Cf. supra 57 et n. 119, 353; 36, 182, etc et ici, Trav. de Jeun., 107, où il traduit son animosité en adaptant le vers de M. B. Clément : « Qui nous délivwrera… des scolastiques ? »
(43) Cf, ib., 106 : « ...la méthode arbitraire et théoristique des Pères... ». (44) Cf. Lettres intimes, 227 (1. du 11 avril 1845). (45) Trav. de Jeun., 105 : « Quoique je sois assez porté à me défier, etc... ».
(46) Cf. supra 91, 215, etc...
de la méthode qui consiste à chercher la forme du gouvernement de l'Eglise « dans l'Evangile, expliqué par la Tradition » ? Comment supposer qu’il n’en fasse pas sa règle constante ?
Il est certain pourtant que sa pratique a été bien différente. Sans doute s'est-il abusé lui-même. Il n'aura pas songé qu'un orthodoxe, pour avoir le droit d'en critiquer un autre, doit s'appuyer sur le gros de l'opinion. Or, qu'oppose-t-il à l'interprétation dont il ne veut pas ? La Tradition ? Non certes. Tout au plus sa tradition à lui, c’est-àdire, s’il osait se l'avouer, celle de. Richard Simon. En dernière analyse, son sens propre. Comme un protestant qui s'ignore, il parle en son nom.
Il fait plus. II ne menace pas seulement la Tradition "en la négligeant. La sorte d’admiration qu'il professe pour elle est plus dangereuse encore. Il ne songe guère, semble-{-il, à la différencier des spéculations de Bossuet. Or, si même celles-ci laissent à désirer sous le rapport critique, elles n'en montrent pas moins « la richesse de l'esprit humain ». La Tradition ne serait-elle pas, elle aussi, plus précieuse au philosophe que vénérable au croyant ? Si Renan n'insiste nuilement sur le droit de garde de l'Eglise, n'est-ce pas qu'il est près de voir dans ce patrimoine l'œuvre plutôt de l'esprit humain que de l’assistance divine ? Le long des âges, l'humanité s’est renouvelée, vivifiée, exaltée, moins en buvant à la source de l’Ecriture qu'en y mirant son propre génie,
Cette source même, est-ce Dieu qui la fit jaillir? A cette question, Renan répond encore affirmativement : oui, le Verbe divin est dans la Bible Et pourtant, que veut-il dire, lorsqu'il marque sa défiance envers les « vues profondes » qu'on attribue sur le tard aux acteurs, aux écrivains sacrés ? Serait-ce que ces instruments de Dieu ont parfois agi au jour le jour ? Qu'a-t-il dans la pensée quand, tout à côté de l’esprit humain, et riche comme lui, il place la «mine féconde» d'où Bossuet a extrait tant de beautés ? Cette mine, c'est l'Ecriture. Lorsque, comme la Tradition, elle sera rentrée au trésor de l'humanité, l'évolution de Renan sera accomplie (47).
11 est loin de ce terme, le séminariste de 1844, qui n'attaque pas l'enseignement reçu sans lui offrir en même temps ses services. Le mot qu'il applique à Bossuet lui conviendrait à lui-même: «laedit et sanat ferientis idem ictus». Refréner au départ sa sagacité personnelle, il ne saurait s'imposer cette retenue. Son action se justifie suffisamment, si par elle l’'orthodoxie reprend l'avantage là où elle était en mauvaise posture : ce résultat parle pour les autres. Ainsi se prolonge une ère de sécurité relative, encore favorisée par la qualité des lectures dont Renan nourrit alors sa pensée.
(47) Nous renvoyons le lecteur à notre article « Notes inédites d'Ernest Renan sur les commentaires des livres sacrés » (Revue d'Histoire des Religions, octobre-décembre Sa IT y trouvera la question reprise à un point plus avancé. — Cf. Trav. de
eun,., 105.