LES ACTES HUMAINS
tion » qui guident l'humanité, pour attester et définir le gouvernement moral de Dieu.
La même où il ne procède pas texte en main, sa préoccupation spéciale ne s’en laisse pas moins apercevoir. Examine-{-il la volonté ou la liberté en. fonction de la connaissance, c’est pour déterminer les cas où le péché n’est pas imputable à l'agent. La notion essentielle à cet égard est celle d’ « ignorance invincible », parce qu'il n'y a plus d'imputation, si le sujet ignore invinciblement. la loi qu'il enfreint. Mais cette condition est-elle jamais réalisée par rapport à certaines lois élémentaires ? Bailly ne le croyait pas; d'après lui, nul n’ignore invinciblement les premiers principes du droit naturel, ni leurs conséquences prochaines. M. Icard penche aussi vers une opinion restrictive: Dieu, raisonne-{-il, n'a pas pu, en permettant l'ignorance invincible, ôter aux hommes le moyen qu'il a dû leur donner d'atteindre la fin à laquelle il veut qu’ils tendent (59).
Cette fin, c'est la béatitude, l’état promis aux saints; qui v participeront inégalement selon leurs mérites. De cette « vue intuitive », de cette «union parfaite avec Dieu », M. Icard essayait d’inspirer le désir: elle s’accompagnerait d’une « plénitude de vie », d’un- « bonheur suprème ». Ecoutons d’ailleurs l’Ecriture, qui nous en apprend ce que nous pouvons savoir : « Ut sit Deus omnia in omnibus », « tune [videbimus] facie ad faciem...», «in lumine {uo videbimus lumen », etc. (60) Comment ne pas être ébloui par ces formules saintes ?
Ce qu’elles expriment doit surtout s'entendre de lavenir que l'âme est appelée à goûter, car c’est à elle seule qu'a proprement trait la héatitude. Cependant, notre corps aussi aura sa félicité. Ainsi le veut le dogme de la Résurrection, que le professeur de Morale prenait soin de confirmer en passant (61). Mais le corps qui jouira de Ja bienheureuse éternité sera-t-il le même que le corps mort? « La foi n’enseigne pas qu'il y ait identité parfaite. I] suffit que Dieu donne à l'âme un corp= qui a été animé ».
Sur ces perspectives glorieuses et lointaines, le regard des élèves n'était pas maintenu trop longtemps. On rappelait leur esprit à des questions immédiatement pratiques, et de notre unique fin dernière à nos actes quotidiens. Sommes-nous obligés de les rapporter tous à Dieu? Ne pouvons-nous indifféremment «odorer une fleur», user d'aliments? Sur ce point encore, la solution était demandée à l'Ecriture : « Soit que vous mangiez », a dit l'Apôtre, « soit que vous buviez, soit que vous fassiez n'importe quoi, faites tout pour la gloire de Dieu » (62). S'il insistait sur la force de ce précepte, Baïlly admettait pourtant que nous ne sommes pas tenus de réitérer, à chacun de nos actes, l'intention da
(59) Cf. Trav. de Jeun., 95.
(60) 1 Cor., XV, 28; XIII, 12 ;:Ps. XXXV, 10. — Peut-être les Obs. Psych. LXXIX- LXXXI ont-elles du rapport avec ce passage du Traité des Actes (Trav. de Jeun., 53-54).
(61) Rien, observail-il, n’en démontre l'impossibilité ; et des peuples même non chréliens ont cru à ce qu’il annonce (argument traditionalisle).
(62) I Cor., X, 31. — Cf, Av. de la Science, 471.
l'adresser à Dieu par un motif surnaturel, tel que la Charité. Son « honnêteté » suffira à l'y diriger (63).
En somme, ce qui jusque-là réglait l'activité, c'était l'idée religieu-se. À peine si les lois humaines y étaient prises en considération. Le Traité suivant allait leur faire une part un peu plus grande, bien que la principale y restât encore à Dieu.
En Dieu, en effet, l'on peut contempler le règne de la «loi éternelle », qu'il porte et que lui-même il observe. Car en un sens sa volonté légis-latrice n'est pas libre : M. Icard l'avait insinué tout à l'heure à propos de l'ignorance invincible, et il l'exposait maintenant pour y revenir encore un peu plus loin (64). Dieu, assurait-il, « ne peut changer l'essence des choses; il ne peut faire que la volonté aime le mal, ni que l'intelligence voie le néant ». La création a établi, entre lui et les créatures, des rapports qu'il sauvegarde nécessairement.
C'est à cet effet qu'existent la loi naturelle et la loi écrite. De la première, Bailly avait déjà traité en tête du « De vera Religione ». Sans s'y arrêter autrement, M. Icard trouvait cependant le moyen d'exprimer son opinion sur la « raison générale », qui n'est qu'une « abstraction ». Si par là il visait Lamennais, il se gardait de le nommer; plus soucieux d'établir ensuite que la loi écrite aide à la connaissance de la loi naturelle : n'est-ce pas sur celle-ci que « porte une grande partie de la Morale révélée » ?
La Révélation à son tour pose des problèmes qu'on ne pouvait songer à résoudre dans le Traité des Lois. Il en est un pourtant devant Jequel le Sulpicien faisait une courte halte. Quand l’homme a-t-il appris qu'il y avait une vie future? Les Juifs y ont-ils toujours cru? « Certainement oui, Moïse ne le dit jamais explicitement, mais il le suppose ». C'est un des points où l’ancienne Loi a été confirmée par la nouvelle. Sur d’autres, celle-ci l'a remplacée. Or cette succession n'avait pas été sans éveiller, dans la première moitié du XIX° siècle, une attente trouble et téméraire : pourquoi l'Evangile serait-il perpétuel, alors que l« judaïsme n'a eu qu'un temps ? En 1843, les échos multipliés du Nouveau Christianisme de Saint-Simon n'étaient pas encore éteints. Aussi M. Icard insistait-il sur l'immutabilité de la loi du Christ. Celui-ci n'at-il pas dit : « Je serai avec vous jusqu'à la fin des siècles » (65) ? Promesse qui ne saurait s'accomplir autrement que par la permanence de l'Eglise. Cette société ne pourrait changer sa constitution sans se détruire ; or elle elle indestructible.
Assuré de l'avenir, le christianisme poursuit son extension dans la monde. Pourtant il n'atteint pas encore tous les hommes : il y a des sauvages qui n'ont pas reçu de missionnaires. On peut se demander
(63) Vol. 11.479, f°* 198-201; Bailly, lib. laud., VI, 287-288, 211, 315, 329, 337 et
circa. ù (64) Dans le Traité des Péchés : « La toute-puissance de Dieu ne s'arrête que élevant l'impossibilité métaphysique ».
(65) Matth., XXVIII, 20.