RENAN ET J. DE MAISTRE
par le professeur de Morale, à propos du Commandement d'amour, qui contient ce mot d’« anima» (18). M. Le Hir expliquait le second, sans foutefois le construire comme « M. de Maistre », dont la preuve, dès lors, perdait toute force. Maïs la thèse demeurait inattaquée. Et l’importance que le Sulpicien donnait ailleurs à la théorie du sacrifice’ (19) le montre influencé, lui aussi, par la littérature à la inode.
Il est vrai que les Notes auxquelles on fait allusion sont peut-être, au moins en partie, personnelles à Renan. « J'ai beaucoup pratiqué J. de Maistre autrefois », écrira-t-il en 1851, et ce témoignage est parfaitement exact. S'il n’alla pas jusqu'à « apprendre par cœur » les Soirées pendant ses « études classiques », ce livre n’en a pas moins contribué dans une grande mesure à sa formation philosophique. Puis ce fut, à Issy, le tour des Lettres sur l’'Inquisition. En 1844 = pour ne rien dire des écrits politiques .(20), — l'élève de Saint-Sulpice connut la partie proprement théologique de l’œuvre maistrienne, celle que le comte avait rédigée en Russie, en 1817, et qui parut en 1819, sous le titre Du Pape. Quant à l'ouvrage qui en- formait primitivement le livre V, et qui en fut détaché, De l'Eglise gallicane dans son rapport avec le Saint- Siège (1821), on ne saurait être aussi affirmatif. A un endroit de son étude sur le Sermon de Bossuet, Renan lui sait gré d'avoir amené la Cour de Rome à « approuver les maximes gallicanes ou au moins à les tolérer sans gronder » (21). Cette idée serait-elle bien venue au jeune auteur, s'il avait déjà eu sous les yeux le chapitre de l'Eglise gallicane (cinquième du Livre Second), qui mentionne les condamnations papales encourues par la Déclaration ? D'un autre côté, les Cahiers de Jeunesse contiennent ce jugement : « De Maistre a raison contre Port-Royal, tort pour Ignace. [Encore est-ce trop ce dire qu'il ait raison, car son] point de vue partial. est tout aussi faux, parti pris pour parti pris». Or, si le Principe générateur et si le t. I des Soirées renferment quelques attaques contre le jansénisme, cependant ells n'égalent pas en virulence celles de l'Eglise gallicane. C’est aussi dans ce livre que l’homme dont le cœur fut légué aux Jésuites de Turin a intercalé, pour exalter la Compagnie d'Ignace, une digression sur son «mérite comparé». C'est là encore qu'il ravale autant qu'il peut — tandis qu'ailleurs il s’en sert avec éloge — la Logique, ainsi que cette Grammaire générale, contre laquelle Renan lui aussi s'’emporte. C’est là, enfin, qu’il caractérise l'espèce de dictature de Bossuet au XVII siècle, — thème brillant qu'on retrouve dans une lettre de l’ancien séminafiste à Peyrat.
Ainsi Renan, en 1846, avait lu De l'Eglise gallicane. Le plus naturel n'est-il pas de supposer qu’il le fit en relation avec son Cours De Eccle-
(18) Cf. Deut., VI, 5 : « Diliges Deum... in lola anima Lua ». Commentaire marginal : « Anima, âme inférieure (vie dans le sang) ».
(19) Cf. infra 410 et surtout 470-471.
(20) Cf. supra 150 et infra Appendice D.
(21) C£. Corr., I, 41; Souw., 159 (« Saint-Nicolas-du-Chardonnet ») ; J. de Maistre, O0 vs pp. V-VII, et Sainte-Beuve, Portr. Litt., II, 438; E. Renan, l'rav. de Jeun., 100.
sia et ses recherches sur le gallicanisme? D’autant plus que le procès de Pascal tentait particulièrement la curiosité, au lendemain du Discours de Cousin sur les Pensées, et de l’article où Sainte-Beuve déclare avoir « réfuté la polémique » de J. de Maistre dans la suite de som ouvrage sur Port-Royal (22).
S'il est possible que Renan ait rouvert elors un exemplaire des Pensées (23), cependant il ne s’est pas détourné de son sujet principal, pour lequel le livre Du Pape lui a été très utile, comme le prouvent, dans l'étude du Discours de Bossuet, beaucoup de références ou d’allusions au tome I. Il le suit parfois tacitement, sans même s’interdire de le recopier. Il s'y reporte aussi dans une de ses Notes sur le monothélisme (24).
De cette lecture attentive, qu’a-t-il retiré ? C’est J, de Maistre, semble-t-il, qui lui apprit à percevoir et à admirer chez Bossuet « les artifices infinis d'une savante et catholique condescendance » (25). S'il analyse le style du Sermon, il ne fait guère que développer le programme indiqué dans cette phrase du Pape : « Chaque ligne est un travail, chaque mot est pesé ». Sur le fond même de la controverse théologique, il ne doit pas moins à l’apologiste savoyard. Non qu'il le croie jamais sur parole : ici encore, il traite d'égal à égal l'écrivain qu'il étudie, et cette fois même avec le léger sourire d’un observateur amusé. Nous songeons à cette note de l'Avenir de la Science : «. J. de Maistre, un grand Seigneur impatient des lentes discussions de la philosophie : Pour Dieu !.une décision, et que ce soit fini ! Vraie ou fausse, n'importe. L'essentiel est que je sois en repos. Un pape infaillible, c’est bien plus court. Infaillible. Oh ! c'est faire trop d'honneur à ces vils mortels. Non, un pape sans appel ! » Le jeune homme a dans l'esprit le premier chapitre du Pupe, intitulé « De l’infaillibilité ». Comment croire que quelque chose de cette impression qui paraît si primesautière, n'ait pas été ressenti dès 1844 ? Il est sûr, en tout cas, que la « bonne foi parfaite» dont de Maistre avait eu l’inconscience de se vanter (26) a laissé son lecteur plutôt sceptique : c'est de « mauvaise foi » qu'il l’accuse, dès qu'une traduction prête à ce reproche.
Mauvaise foi, à vrai dire, « très habile ». Renan rend volontiers cet hommage à une rouerie qu'il a déjouée. Et il ne refuse pas, sinon son
(22) Cf. Cahiers de Jeun., 310 ; J. de Maistre, Prince. génér., 330 n. 1 (Pascal et sx « hideuse secte D AONO MOMIE 85802 206€ COIIL 153: 21De RO livre premier, ch. V-VIII; J. Pommier, « Baudelaire et les Lettres francaises >, Rev. des Cours, 1930, 568; Sainte-Beuve, Loc. laud. :
(23) On déchiffre, en effet, dans sa Vulgate, la note suivante en face de D : ans sa ate, 1e ant eut...
XP EE V. Pascal, p. 312, éd. [illisible] ». Il s'agit évidemment d’une des « Pensées sur les Miracles » (le n° 5), dans Pensées, Amsterdam, 1701, p. 145.
(24) Renvoi à la p. 149 du t. I.
(25) L'expression se lit dans Du Pape, I, 126. Cf. aussi 124.
(26) Du Pape, p. XLIT (Discours préliminaire). Voir aussi dans l'Avis des éditeurs (». VIII) : « Nous recommandons surtout à l'attention du lecteur la bonne foi qui accompagne constamment la polémique de l'écrivain ».