‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 174 sur 369 · L'OUVRAGE «DU PAPE » ET SON INFLUENCE · texte numérisé non relu

L'OUVRAGE «DU PAPE » ET SON INFLUENCE

assentiment aux conclusions, du moins son audience aux témoignages que l’auteur du Pape produit en faveur des successeurs de Saint Pierre (27). Cet ouvrage doit être aussi la cause de l'attention que le frère d'Henriette a donnée, comme à « un point. fort contesté », à la question de savoir si la doctrine gallicane était ou non « exclusivement propre » aux théologiens français. Peut-être enfin sa malveillance à l'égard du clergé grec a-t-elle eu la même origine ? Bref, J. de Maistre ‘a été pour lui, en cette matière, un de ces avocats documentés et retors, dont on suit la plaidoirie avec l'intérêt qu'elle mérite, dont on juge certains arguments dignes d'être retenus, mais auquel on ne se fait pas faute d'emprunter, pour les soumettre à un examen personnel, telle où telle pièce du dossier (28).

Est-ce là tout, et l'influence maistrienne se serait-elle resserrée dans les bornes de la Théologie ? Que Renan a remarqué au passage la phrase où J. de Maistre affirme que «l’œuvre de la régénération humaine a ‘ dû être attachée au signe: sensible de l’eau », une Dissertation de 1845 en fait foi. Un article de 1848 atteste également Teffet produit sur lui par cette déclaration du théoricien de l’absolutisme : « Le Dogme: catholique, comme tout le monde sait, proserit toute espèce de révolte: sans distinction ». Mais de Maïstre touchait aussi à des sujets plus profanes. Non seulement il s'expliquait sur le devenir insensible de tout ce qui est promis à la grandeur — et Renan n’a pas été le seul à être frappé de cette idée, — mais il caractérisait à merveille la psychologie des assemblées. Cette description parut à son lecteur si heureuse qu'il s'en est souvenu dans un article de 1848, et qu’elle commanda peutêtre son antipathie pour le parlementarisme. Enfin, il retrouva dans Du Pape l'éloge de la majesté du latin, qu'il avait lu, à Saint-Nicolas, dans un ouvrage de Dupanloup. Il n'était pas encore, en 1844, disposé à s'élever contre elle au nom de l'esthétique grecque, comme il le fit cinq ans plus tard (29).

Ces quelques exemples montrent assez la valeur suggestive des écrits maistriens. C’est que la pensée, si souvent discutable, y est marquée d'une forme qui grave dans le souvenir. On n’en saurait dire autant des autres lectures du séminariste. En particulier, l’œuvre philosophique dont on va parler ne méritait ni par le style, ni même par le fond, le grédit que les circonstances lui assurèrent alors auprès d’une partie du clergé.

(27) Cette autorité, écrit-il, « est propre à faire impression. Pourtant je me permettrai d'observer, etc » (Trav. de Jeun., 106).

(28) Cf. Avenir de la Science, 499 n. 31; Trav. de Jeun., 108-109; L. Int., 192.

(29) Psychologie de la Confession, et cf. Du Pape, I, 185; Quest. cont., 432,n: 1 (Que l’orthodoxie condamne, « sans restriction ni explication », l'opposition légale), et cf. Du Pape, 1, 214. Cf.supra 345 et Trav. de Jeun., 107 n. 32; mais aussi d'Ortigue, attestant « la vérité de cet axiome : Rien de grand, ete... >» (Univ. Cath., novembre 1836) ; Trav. de Jeun., 99 et n. 3, et Quest. cont., 439; Du Pape, I, 199 : « Le terme de majesté appartient au latin, etc. », et cf. Av. de la Science, 463,

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Le jeune et laborieux abbé H. L. C. Maret avait acquis, en 1840, une certaine notoriété en compilant, pour en tirer argument contre le panthéisme, l'Histoire de Gérando et le Précis de Juilly. Renan dut avoir entre les mains, à Issy, cet Essai qu'il mentionne en annotant les Esquisses de Dugald-Stewart. Le souvenir en est sensible dans l'étude sur Bossuet, comme il le sera, Pannée suivante, dans-un manuscrit relatif au psaume XXII et dans l'Essai Psychologique. Mais tandis que ces deux écrits font allusion aux chapitres VIIL et IX du Panthéisme (30), celui de 1844 en utilise plutôt le chapitre IV. C'est là, en effet, qu'il est question, à quelques pages d'intervalle, de Scot Erigène et de Jordano Bruno. Ce que Renan en rapporte, en des termes plus exacts pour le premier que pour le second, n'épuise certainement pas les idées qui ont dû le frapper chez ces hardis penseurs. Au philosophe italien, Maret prêtait cette vue de Dieu: c’est « l'âme universelle qui agit en toutes choses, et qui, dans l'intérieur de chaque être, lui donne sa forme et ses développements. Le but de cette cause active et finale en même temps est la perfection de l'univers, laquelle consiste en ce que, dans les diverses parties ‘de la matière, toutes les formes dont elle est susceptible parviennent à l'existence réelle. Tout vit, tout est bien et tendant au bien. Puisque toutes choses sont animées par [le principe], l’univers peut être représenté comme un être vivant, un animal immense el infini, dans lequel tout vit et agit ». Irons-nous plus avant ? Le rêve des Dialogues ne s'ébauche-t-il pas déjà dans l'esprit du jeune homine ? Ne voitcil pas « l'univers. consonxmé en un seul être organisé », ou du moins tendant à cet état ? Et n'adhère-t-il pas à un système si foncièrement optimiste ?

Ainsi l'Essai, dirigé contre le panthéisme, aurait agi, avec le temps, dans un sens tout opposé à l'intention de son auteur. On n'en saurait dire autant de son effet immédiat. Gette lecture n'a pu que renforcer, sinon lantipathie de Renan contre cette doctrine, du moins son souci de s'en préserver verbalement. De là peut-être — et de l'influence paralèle de M. Le Hir (31) — sa remarque sur les rapports de l'unité et de la pluralité divines, que la notion chrétienne de la Trinité est la seule à représenter correctement (32).

Le mot de « théodicée », qu'on lit à cet endroit des Tmivaux de. Jeunesse, pose cependant une autre question. Il se retrouve, en effet, dans le titre d’un second ouvrage de l'abbé Maret, dont quelques Leçons sont consacrées à l'histoire, à l'origine, aux ennemis et à la théorie de

; (30) Sur Leroux ‘et Strauss. De Leroux, Maret ne cite pas De l'égalité (1838). Sn Res où ou renvoie à ce livre (sur les Nazoréens, cf. De l'égal., 170 n £ 8S n.) n’a pas de rapport avec la lecture de Maret. Elle paraît êt téri à 1844 (vol. 11.479, f° 498 ter). on ; RE

(31) Cf. infra 483.

(32) Cf. Trav. de Jeun., 103 et n. 19: Essai sur le Pantl € DE : Dial phil., 126; Essai, 353 sq.; Trav. de Jeun., 102. $ APR RE RSR

LA «THÉODICÉE CHRÉTIENNE » DE L’ABBÉ MARET 369 ce dogme (33). Renan les aurait-il connues? Bien qu'aucun signe matériel ne l'établisse, le fait serait assez vraisemblable, étant donné le genre de publicité dont ce livre venait justement de profiter au début de 1844.

L'Essai sur le Panthéisme avait ouvert à Maret la Faculté de Théologie de la Sorbonne. Le Cours de sa seconde année d'enseignement (1842-1843) fut jugé propre à appuyer et à compléter le volume de 1840 ; et, en attendant que celui-ci reparût en troisième édition, « revue et augmentée » (1845), l’auteur fit imprimer la Théodicée chrétienne. M. Affre, qui patronnait Maret aussi activement que Cousin Ad. Franck, daigna lire, annoter et corriger toutes les épreuves. De plus, il les soumit à l'examen de deux théologiens, le Jésuite Ravignan et le Sulpicien Baudier, le propre confesseur de Renan. Prête à la fin de 1843, la Théodicée parut en janvier 1844, avec une Préface datée du 2. Le 8, l'Archevêque de Paris la recommandaït aux ecclésiastiques de la Conférence centrale. Elle était, en mars, l’objet d'un long compterendu de l'abbé Dassance dans l'Ami de la Religion (34).

Les raisons, on le voit, ne manquent pas pour supposer que cet ouvrage n'est pas demeuré inconnu à Renan. Qu'y put-il aviser ? A la différence de l'Essai, la Théodicée nomme à peine P. Leroux, dont les publications nouvelles: De l’humanité (1840) et la Revue Indépendante ne sont mentionnées qu’en passant (35). Sans doute Maret considérait il que la nouvelle manière du publiciste ne valait pas la précédente : c'est le point de vue où Lerminier s'était placé dès 1840, et que Renan lui-même adopta en 1848 (36). Quant à Cousin, son éclectisme est surtout combattu dans la vingtième Leçon de la Théodicée. Deux autres, ia dix-septième et la dix-huitième, s’attaquent à la « philosophie de l’absolu»; c'est celle de Fichte, de Schelling et de Hegel, que l'abbé résume ainsi: « Indéterminé en lui-même, l'absolu se développe dans la nature et dans l'esprit, et arrive par l'humanité à la vie intelligente et libre ». Ainsi Dieu « est soumis à la loi de progression, Dieu est perfectible » (37). Cette formule n'est-elle pas, elle aussi, bien voisine de celles que Renan employa plus tard, pour traduire sa conception du fieri divin ?

Quoi qu’il en soit, cette sorte d'influence n'a pu être, ici encore, qu'à retardement. En 1844, ces idées sont demeurées dans les limbes d'une conscience qui ne manifestait pas à Jeur égard son besoin de

(33) Cf. Théodicée chrétienne, Lecons X à XIII, notamment la fin de, la treizième.

(34) Cf. le livre de G. Bazin sur Maret, 138 ; Théod. chrét., 2 6d., pp. ILI-IV, IV n. 1, XXII-XXIITI ; l’Ami du 19 mars, t. CXX, 577 sq.

(35) Sur vingt-et-une Leçons, quelques pages seulement de la dix-neuvième lui sont consacrées. Voir notamment l’allusion à deux articles, 1° avril, 1° mai 1842, de la Revue Indépendante (Théod. chrét., 422 et n. 1, 429-430 et notes, 420 n. 1, 432 n. 1).

(36) Cf. Lerminier, « De l'humanité, par M. Pierre Leroux », Revue des Deux Mondes, 197 déc. 1840 (t. XLCVI, 683) ; et comparez-y Av. de la Sc., 106.

(37) Théod. chrét., 428.

clarté. Beaucoup plus que par la spéculation abstraite, le séminariste était alors sollicité par l'étude des antiquités bibliques.

Son Cours d'Hébreu lui donna lieu de se rappeler certains détails des Mœurs des Israëlites. 11 y renvoie en expliquant le chapitre XXXII du Deutéronome, à propos des aliments (le lait et le miel) que les Hébreux

aïmaient surtout. Au verset 13 du Cantique de la Mer Rouge: «Je: crois », écrit-il, « qu’on donnait le nom de Gohel à celui qui épousait la veuve de son frère pour lui susciter des enfants ». Ce vague

souvenir semble bien procéder de la même lecture (38).

Si rien ne laisse supposer que Renan ait consulté à nouveau le livre de Fleury, on n’en saurait dire autant des Confessions de Saint Augustin. Non qu'on puisse tirer grand argument de la phrase du Livre VI, qu'il applique alors à son propre cas. Il ne la reproduit pas exactement (39), ce qui porterait à croire qu'il l’a dans la mémoire depuis Issy, ou même depuis Saint-Nicolas : il avait alors étudié de très près le Discours pour le sacre de l’'Electeur de Cologne, où Fénelon la cite. Mais d’autres indices sont plus concluants. C'est l'époque où Renan inserit sur sa Vulgate des références aux ouvrages qui lui offrent un commentaire de la Bible. Le fait est probable, on l’a vu, pour Bossuet et Pascal; il est certain, on va le voir, pour Grotius et Lowth. Comme on trouve aussi des renvois à Saint Augustin, on est autorisé, semblet-il, à penser que l'élève de MM. Mollevault et Le Hir a rouvert les. Confessions. Il se sera reporté aux Livres XI, XII et XIIT, notamment aux chapitres 26 et 28 de ce dernier. L'un montre, à l'occasion de l'Epitre aux Philippiens, que «le fruit des œuvres est dans la bonne volonté ». Le second intéresse le récit de la création. On y lit: « Vous vites, mon Dieu, toutes les choses que vous aviez faites, et vous les trouvâtes fort bonnes», et ceci: «J’ai remarqué qu'il est écrit par sept fois que vous avez trouvé que ce que vous aviez fait était bon ; et qu’il est dit à la huitième, qu'après avoir considéré toutes les choses que vous aviez faites, non seulement vous les aviez trouvées bonnes, mais fort bonnes par le rapport qu'elles avaient toutes ensemble ». C'est exactement le passage que Renan avait en vue, en affectant d’un signe, dans sa Vulgate; le mot valde (40).

Quelque autorité que ce Père de l'Eglise eût à ses yeux, les Confessions ne lui présentaient pas ce caractère de nouveauté qui dut l'attacher à deux ouvrages protestants, et premièrement au De veritate religionis christianæ de Grotius.

(88) Cf. supra 221. — Notes à Deut., XXXII, 13 Ë ; k iv A VO En 5 et à Ex., XV, 13 ; cf. respective- : (39) Cf. Fr. Int., 252 (lettre du 29 mars) : « Manu mitissima et suavissima pertractans vulnera mea » (R.); « M. m. et misericordissima p. et componens cor meum » (A.). Cf. Confessions, Livre VI, ch. V2185:

(40) Cf. supra 139 et 264. Notes à Phil, IV, 10 et à Gen., I, et I, 31.

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