GROTIUS APOLOGISTE DU CHRISTIANISME
Comme son titre l'indique, ce volume eût pu servir de manuel auxiliaire aux élèves de M. Philpin, quand ils étudièrent, à la fin de 1843, le Traité de la vraie Religion. Il comprend six livres: les trois premiers veulent démontrer le théisme et la véracité singulière de l'A. T., la vérité de la religion chrétienne, l'autorité des Saintes Ecritures ; les trois derniers visent à réfuter le paganisme, le judaïsme et le mahométisme. On reconnaît là les grandes lignes de l’apologétique classique; et de fait, le De veritate etc. de Grotius, qui remonte au premier quart du dix-septième siècle, est comme le sommaire de la plupart des ouvrages analogues qui virent le jour après lui durant deux cents ans.
Lorsqu'il le prend en maïn, au début de 1844, Renan est moins disposé à en apprécier la valeur logique, qu'à en exploiter la documentation. Non qu'il méprise absolument les idées au profit des faits. Le livre premier, par exemple, lui offre-t-il une pensée philosophique pareille à un trait de Bossuet, il rouvre exprès son Cahier de Lectures pour y marquer cette similitude (41). Mais en général, ses emprunts et ses références concernent la Bible et les Juifs. Son exemplaire appartenant à une édition latine (comme le prouvent toutes ses citations, sauf une (42) ), il peut y lire les notes de Grotius, gont la « profonce érudition », si prisée de BRayle, n'avait pas trouvé grâce devant certains traducteurs français (43). Et ce sont effectivement ces notes qui lui fournissent le plus de renseignements.
Ce n’est pas à dire cependant qu'il les utilise, non plus que le texte, d'un bout à l’autre. Du moins, sa Vulgale et la Rédaction de son Cours d'Hébreu ne portent-elles la trace que des Livres I, V et VI.
Au Livre TL le $ 16 est un arsenal d'arguments traditionalistes. Grotius y rapporte en faveur de la Genèse des « témoignages exter-. nes », c’est-à-dire les traits de ressemblance qui existent entre le récit de Moïse et les plus anciennes histoires et conceptions des peuples profanes. Renan s’est spécialement intéressé à ce qui concerne les géants des anciens jours: ils ont bien existé, puisqu'on a exhumé leurs ossements énormes etc. Il apprit aussi quelles nations sont à reconnaître dans la descendance de Noé ; les Ioniens, par exemple, viendraient d'un fils de Japhet, Ion, etc. Enfin il remarqua une allusion assez inattendue à l’oracle « dont l'éclat sortait du pectoral du Grand Prêtre. » : occasion pour l'auteur hollandais de mentionner l'usage analogue des Egyptiens qui, selon lui, n'ont fait qu'imiter puérilement les Hébreux.
(41) Voir De ver. relig., 1. 1°, $ IL; Ouah. de Lect., rubrique « Providence » : < …les choses particulières, qui seules subsistent » (Or. fun. de Marie-Thérèse) : les quatre derniers mots soulignés, avec cette mention : « Idée de Grotius, ete. ».
(42) La Note de sa Vulgate à 1 Tim., IV, 8 est la seule à être en français.
(43) L'abbé Goujet, par exemple, les avait remplacées par les siennes propres et celles du Censeur. — Cf. À. Monod, De Pascal etc, 14, 15 n. 2.
O2 ; LA CURIOSITÉ HISTORIQUE L'historien d'Israël renversera ce rapport, tout en citant Diodore de Sicile et Elien, déjà allégués par Grotius (44).
Le séminariste en use avec moins de liberté, se contentant de transporter sur sa Vulgate certaines traductions de Saint Paul qu'il a extraites du Traité à son autre bout. IT y recueille aussi un détail curieux. L'apologiste s'efforçant de prouver, contre les Mahométans, que la Bible n'a pas été altérée, est amené à signaler une de leurs idées : ils sont persuadés qu'il y avait primitivement, dans le quatrième Evangile, un passage sur Mahomet, que les chrétiens ont supprimé. Renan consigne cette croyance en marge du chapitre XIV, à l'endroit du Paraclet (45).
Ce ne sont là que des emprunts isolés. Le Livre V est le seul, semblet-il, qui ait donné lieu à un relevé assez suivi. Grotius y résout, contre les Juifs, l’objection tirée des discordances qui s’aperçoivent entre la loi de Moïse et celle de Jésus. Si imparfaite que fût la première, Jésus l'a toujours observée pendant sa vie, et il n'en à aboli pour l’avenir que les préceptes dénués de bonté intrinsèque. On doit considérer comme telle la discrimination des mets et des jours. Des indications données à ce sujet par l’auteur du Traité, deux surtout retinrent l'attention de Renan. L'une a trait à l’allusion que Dieu fait, dans son discours à Noé, aux animaux purs et impurs. Ce texte gêne Grotius, selon qui les prescriptions alimentaires n'ont pas été antérieures au séjour en Egypte. Il s'en débarrasse en y voyant une prolepse, ou en entendant par « impurs » les animaux dont on répugne à se nourrir, ou qui ne sont pas strictement herbivores. Un peu plus loin, il cite un proverbe hébreu : « Circumeisio pellit sabhatum », avec la référence du lieu évangélique où Jésus rappelle cette permission de circoncire même le jour du sabbat. Nouvelle occasion pour Renan de rouvrir sa Vulgate, afin d'y consigner le renseignement qu'il vient d'apprendre (46).
Il ne tire pas moins de fruit des paragraphes relatifs à la caducité d'une autre partie de l’ancienne Loi. Les sacrifices, déclare Grotius, n'ont jamais plu à Dieu par eux-mêmes ; et il en trouve la preuve dans l'A. T., qui contient en germe la conception spiritualiste du culte développée par le Christ. Les écrits à considérer sous ce rapport sont avant tout des psaumes comme le L°, le LI°, le XL°, et des chapitres prophé-
tiques, par exemple le 1° d'Isaïe, le VII° de Jérémie, le VII d'Osée etc.
On ne saurait dire avee quel soin Renan a lu ces pages du Traité, plume ou erayon en main. Une note relative à Michée lui fournit la collection des versets où les Prophètes ont fait tenir toute la Loï en UD,
(44) Cf. supra 37. Note à Gen., X, init.; Grotius, lib. laud., 44-53 notes ( 52 sur le Déluge), 56-57 et notes, 75-76 et 75 n. S. Au lieu de < Sins re Goujet écrit « rational » (60) ; c’est le mot employé par Saint Jérôme. et qu'on trouve dans la Note de Renan à Deut., XXXIII. S. Voir Hist. du Peuple d'Israël, I, 148 et n. 5 (« Influence de l'Egypte sur Israël »). FRS <
(45) Cf. Gal., V, 6; VI, 15 et De ver. Relig., Livre VI 5 A D De ivre ,; $ 11 et dernier (p. 305 et
(46) Ibid., Livre V, 8 9, p. 243, et $ 10 ; et Gen., VII, 2, Jean, VII, 23.