RENAN ET LE LIVRE V DU «TRAITÉ
deux, trois ou six préceptes. Grotius s'écartant souvent de la Vulgatedans sa manière de traduire FA. T. son lecteur transerit ces variantes: ainsi l'expression « Dominus angelorum» pour «exercituum», ainsi surtout la paraphrase de certains versels psalmiques. L'un d'eux lui est spécialement connu par son Cours d'Ecriture Sainte ; sous cette nouvelle forme, il en comprend la suite logique «qu'on ne voit pas dans la Vulgate»: «toujours soumission à la volonté de Dieu substituée aux sacrifices » (47). En même tentps, il est frappé du plan que Grotius fait voir dans le psaume L : « Dieu », note cet auteur, « avait dit : Congregate mihi pios, puis ce discours fini, selon la coutume on se tourne vers les impies : Jmpio autem dicit Deus ». Il n'en faut pas plusà Renan pour recueillir cette observation: «C’est assez-un usage dans les Ecritures de [mettre] les pécheurs en opposition avec les justes, de là deux parties dans presque toutes leurs compositions morales » (48).
Si instructive que cette partie de la Bible ait été jusque-là, son importance est plus grande encore pour l’apologiste soucieux de prouver que le Messie est venu en. la personne de Jésus. Il lui faut beaucoup: d'armes, en effet, tant les objections l’assaillent. L’une d'elles a trait à l'humilité de Jésus et à son genre de mort. Il ne suffit pas à Grotius de montrer, par le psaume LXXIX, que Dieu à pu livrer un juste à la persécution ; il reproduit tout au long, en le rendant à sa manière, le célèbre hoire LIIT d'Isaïe. Renan en profite pour noter certaines variantes de cette traduction. Et comme l’auteur du Traité fait la place: qu'il doit, parmi les prophéties messianiques, au verset 10 des prédictions de Jacob, l'élève de M. Le Hir ne manque pas d'enrichir sa Vulgate des diverses versions rapportées par Grotius (49), en les complétant d'ailleurs à l’aide des autres sens auxquels son professeur et son dictionnaire d'Hébreu Finitient.
Enfin il arrive à la partie du Livre V qu'il à, avec le $ 8. le plus. méditée, à savoir les $ 21 et 22. Les besoins de sa cause y amènent Grotius à nier que les chrétiens rendent un culte à plusieurs dieux, et qu'ils adorent un homme. Le Juif Philon lui est à cet effet d’un précieux secours. Lui-même, ne paraît-il pas distinguer en Dieu une trinité ? à côté de Dieu, Père de toutes choses, ne nomme-t-il pas un Verbe de: Dieu, artisan du monde, engendré, maïs non à la façon des hommes ? Or, si Philoa ne fait point, aux yeux de ses coreligionnaires, figure de polythéiste, de quel droit imputer aux chrétiens cette absurde croyance? Pourquoi, d'autre part, leur reprocher leur Messie, alors que les CGahbalistes interposent gratuitement entre Dieu et les hommes on ne sait quel fils d'Enoch ? Cet intermédiaire est dans le De veritate Religionis
(47) Ps. XL, 7, « me tanquam perfossa aure tibi mancipas », au lieu de « auresperfecisti mihi >» (cf. supra 321).
(48) De ver. relig., Livre V, $ 8, pp. 238-240, 240 n. 2; Jér., VII, 21; Js. XXXIII, 15; ps. L, 8 (cf. Trav. de Jeun., 190, « sacrificiorum causa, etc. »).
(49) Pour schebet, le Targum, les Septante, Aquiles Symmaque; pour Schilo, le- Targum et divers rabbins. CPMAEN,VXDIX, 10:
l’objet d'une longue note, surtout à causé de son nom de « Metator », qui, selon Grotius, se retrouve en latin et en grec où il désigne comme un fourrier royal.
Ces renseignements sur le Logos et le Messie n'ont pas été perdus pour Renan, dont le commentaire d’un verset paulinien paraît bien s'être inspiré par la doctrine philonienne (50), et qui transcrit en marge de sa Vulgate, les noms d'arswévious et de yaçaxrie Dei, appliqués au Verbe, selon Grotius, par le penseur alexandrin. De celui-ci peutêtre retient-il aussi les titres de plusieurs œuvres, destinées à être utilisées un jour dans son Histoire d'Israël (51). Enfin il note les textes bibliques où le Messie est désigné comme une personne divine : n'est-il pas appelé Jéhova par Jérémie, et dans un psaume Elohim ? Et ie ps. II. que les rabbins eux-mêmes lui appliquent, n’enseigne-t-il pas le culte qui lui est dû ? (52)
Nombreux, on le voit, sont les emprunts que le jeune homme a faits à l'apologiste hollandais. Ils révèlent un esprit fort en éveil sur les grandes questions classiques qui s'imposent à tout séminariste étudiant l'hébreu et l'Ecriture Sainte. Mais sa critique, à vrai dire, n'est pas encore très assurée. Il trouve «eurieux» les rapprochements faits par ‘Grotius entre les noms du Metator en différentes langues. L'épithète, sans doute, n’en dit pas beaucoup. Elle en dit encore trop, si l’on en ercit. Renan mieux informé. Revoyant, l'année suivante, son appréciation de 1844, il la complète ainsi: « curieux, ou plutôt absurdes ». Ce qui prouve qu'il sut assez vite clarifier la source abondante, mais trouble, où son inexpérience avait puisé. %
La même opération ne s'impose pas à qui parcourt seulement l'ouvrage que Renan eut sur sa table, dès qu'il dut traduire l'A T. Nous voulons parler, non du Discours de l'abbé Fleury, mais des Leçons de l'Anglais Robert Lowth sur la poésie sacrée des Hébreux. Elles avaient été faites à l'Université d'Oxford, où l'auteur était professeur de Poésie. Publiées en latin, l’année des Conjectures d'Astrue (1753), elles eurent un grand succès, non seulement en Angleterre, mais sur le ‘continent. Gibbon les qualifia d'«incomparables ». En Allemagne, J. D. Michaelis en 1758, puis E. F.K. Rosenmüller en 1815, les rééditèrent en les annotant. En France, elles étaient, à l'époque du Génie du Christianisme, « entre les mains de tous les littérateurs », et c'est pourquoi ‘Chateaubriand crut bon de ne pas s'appesantir sur la poésie sacrée.
(50) Cf. supra 341.
(51) De sacrificiis…., Qui haeres…, De somniis (cf. Hist., t. V, 1. X, “Ch.14):
(52) Grotius, De ver. rel., 250 n. 2, 251, 270-272, 283 n. 3, 277-280, 278 20 et. 4 281 et n. 6, 7. Of. E. Renan, Trav. de Jeun., 207 et n. 5: Jér RIT BE S 7. ; ., ,
LOWTH ET HERDER 379
Les versions françaises qu’en donnèrent, en 1812, Roger à Paris et Sicard à Lyon, favorisèrent encore leur diffusion,
Ce dernier prévenait ses lecteurs qu'il existait aussi un autre livre sur le même sujet, « dû à la plume de M. Herder ». Avis utile, car ce Traité, «classique en Allemagne », était «peu connu en France ». Effectivement, le Geist der ebréischen Poesie, paru une trentaine d’années après la première édition des Lecons, avait contre lui d'être en allemand. Un rédacteur de l'Université catholique, le Cazalès que nous connaissons, le mentionna pourtant à diverses reprises, de 1836 à 1840. Mais il ne fut traduit en français qu'en 1844, par Mme de Carlowitz (53).
Renan eût pu le connaître à la fin de cette année-là ; à vrai dire, c'eût été une gageure. Les Sulpiciens, en effet, avaient sans doute entendu parler du Geist, mais ils s’en défiaient. Si l'abbé Glaire, dans son /ndroduction, le mentionne à côté des Leçons (54), c'est sous cette réserve qu'il « doit être lu avec précaution, à cause des sentiments erronés de l’auteur sur la divinité des livres saints ». Aucune restriction de ce genre n’atténue les éloges décernés à l’auteur anglais par. MM. Garnier et Le Hir. L'un, dans son Cahier sur l'Apocalypse, le loue d'avoir si bien exposé « les règles de l’allégorie mystique » ; l’autre le recommande pour l'étude des Psaumes. Il sera encore utilisé en 1873 par M. Grandvaux (55).
Il est donc naturel que l'élève de M. Le Hir n'ait pas eu, pour explorer le champ de la poésie hébraïque, d'autre guide que celui-là. L'édition dont il se servit ne fut pas, comme pour Grotius, la latine. L’exemplaire de la Bibliothèque Nationale, dont la pagination correspond à ses références, appartient à la seconde édition (1839) de la traduction Sicard. Cette indication a quelque importance, à cause de la pièce dont cette réédition avait été augmentée; à la fin du t. Il, Renan put lire un parallèle établi par le Dr. Rau, où Ossian est mis en ligne avec Jon et Homère. Il faudra tenir compte de ce fait, pour répondre aux questions posées par l’auteur d'Ossian en France (56).
A part cette addition, le caractère de l'ouvrage n'a pas été modifié: texte de Lowth traduit à peu près entièrement ; beaucoup de retranchements opérés dans ses notes, avec plusieurs emprunts à celles de Michaelis. L'ensemble reflète l'esprit orthodoxe et pudibond du Conseiller à la Cour de Montpellier. Non seulement Sicard redresse les moindres
(53) Cf. Leçons, 1812, t. I, pp. II n.4 et p. VI; Chateaubriand, O. OC. t. II, 262 et 712 (cf. Madeleine Dempsey, À contribution, etc, 40-43). Voir aussi les jugements de La Harpe, Lamartine, etc. Sur le Geist, cf. H. Tronchon, Ernest Renan et l'étranger, 207-208.
(54) Pour celles-ci, il renvoie à l'édition Rosenmüller ; et pour Herder, à l'édition de Leipzig, 1825 (« Johann Gottfried von H., Vom Geist der ebroeischen Poesie ») : ce n’est pour lui, on le sent, qu’un nom et un titre ({ntrod., IT, 1843, 211 n. 2).
(55) Les Psaumes, etc..…., p. XXXV ; Etudes bibl., (. II, 18-19, etc...
(56) Cf. E. Renan, Trav. de Jeun., 263 n° 26. Paul van Tieghem, Ossian en France, t. II, 443-444. Il convient de le remarquey, les textes visés des Cahiers sont postérieurs à la sortie du séminaire. .
au
écarts de ces protestants, mais il à omis ce qui aurait pu « contredire sans fondement des opinions respectables, généralement adoptées ». L'Ecriture elle-même ne lui a pas paru toujours bonne à citer: « Nous avons été forcé de [supprimer] bien des choses, d'en adoucir beaucoup d’autres. Et malgré cette précaution, nous craignons encore qu'on ne nous reproche de n'avoir pas poussé assez loin cette sévérité » (57).
Lowth, ainsi revu par Sicard, nous voilà loin de Herder ! Renan dut apprécier toute la distance, lorsqu'une fois sorti du séminaire, il lut enfin la version de Carlowitz. Et cette comparaison ne le rendit pas indulgent, ni peut-être équitable pour les Leçons.
En 1846, il ravale le « Traité classique du docteur Lowth, qui admira la poésie hébraïque comme le siècle de Louis XIV ». Cependant il n'ose encore tourner en dérision un auteur dont il est rempli. Il s'égaie plutôt aux dépens de Hersan et de Rollin. Mais ensuite il a sans doute l'occasion de connaître les pages où le traducteur de Herder raille la méthode et les perplexités de Lowth. Quinet le montre s’entourant « à bon escient d'une bibliothèque de livres grecs », puisant « ses principes littéraires chez Aristote, Cicéron, Quintilien, Longin». se demandant enfin «dans quelle catégorie d'Aristote il placerait lez Lamentations de Jérémie, où sont les trois unités du drame de Job, si les Psaumes sont des idylles ou des dithyrambes », etc. (58). Cette lecture eut raison de l’ancienne révérence, comme l’attestent quelques lignes très acerbes de l'Avenir de la Science. Lowth prend maintenant la place de Rollin (59), même il est mis au-dessous : « Plus insipide que tous les autres, Lowth nous fait un traité de rhétorique aristotélicienne sur la Poésie des Hébreux, où l’on trouve un chapitre sur les Métaphores de la Bible, un autre sur les Comparaisons, un autre sur les Prosopopées, un autre sur le sublime de diction etc. »
Cette fougue ne détonne pas dans les écrits de cette période, où, libéré des orthodoxies classique et catholique, Renan s'est montré en tout le plus radical. Mais ici sa critique est fondée en grande partie. Quinet lui-même n'a eu, pour énumérer les auxiliaires gréco-latins de Lowth, qu'à jeter les yeux sur la page IIT de la Préface, où Sicard félicite son auteur d'avoir puisé à des sources si pures. Le fait est — une sommaire analyse en témoignerait — ue la rhétorique des Lecons à un air bien suranné. Qui s’attendrait, par exemple, à voir le chapitre LIIT d'Isaïie cité comme un exemple de « parallèles synonymes » ? ou le Cantique expliqué par cette espèce de métaphore qu'Aristote appelle « analogique », et qui à lieu quand, « de quatre objets proposés, le
(57) Leçons, t. I, pp. XI et 148.
(58) Cf. E. Quinet, traduction de Herder, Idées ete., t, III. 1828. Levrault, 503- ° 504 (dans « Etude sur le Caractère .et les écrits de Herder >). s
(59) En ce sens du moins que c'est lui, et non plus l’auteur du Traité des Etudes qui ne soupçonne pas « ce qui fait la beauté de ces antiques poèmes, savoir l'inspiration spontanée ». « Tous les autres », ce sont, outre Rollin, Bossuet et La Harpe (Comparer Sur Corneille, Racine et Bossuet, 95-96 et Av. de la Science, 294 LCD THIG)S