‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 177 sur 369 · DÉFAUTS ET QUALITÉS DES « LEÇONS · texte numérisé non relu

DÉFAUTS ET QUALITÉS DES « LEÇONS

premier est au second comme le troisième au quatrième, et que les termes homologues peuvent être changés mutuellement entre eux » (60) ? Le chant d'amour de la Sulamite mis en équation ! Ajoutez à ces traits un vocabulaire trop expressif des principes de l’auteur: à partir d'un certain point, le mot de «sublime » se rencontre, au premier teme, une fois en moyenne toutes les six pages ; celui d’'«élégance » revient dans tout l'ouvrage quatre-vingt-trois fois ! Et l'on obliendrait un ré- .sultat presque égal avec les adjectifs « riant », « fleuri », avec les noms de « noblesse » et de « pompe ». Un pareil goût, on le devine, a dû être plus d'une fois contrarié par la poésie hébraïque. De fait, et malgré son préjugé favorable au livre divin, le professeur d'Oxford laisse voir, en face de certains textes, qu'il n’est pas sûr de lui-même, ni sans doute de son auditoire. Que penser, que dire de cette « témérité», de cette «étrangeté » presque «barbare», de ces «peintures triviales, dégoûtantes et rampantes » ? Certes, Lowth songe bien à récuser la délicatesse moderne ; mais ce n’est pas sur un ton très convaineu. Il invoque l'esprit ou les mœurs des Hébreux, mais c'est sur— tout pour dire qu'ils trouvaient noble ce qui nous semble bas. Presque toujours, son explication se présente comme une «excuse», une

«défense», une «compensation». L'admirâtion de Fénelon pour Homère a un autre accent. Elle n'aurait pas songé aux questions que Lowth se pose à propos d'Ezéchiel ou de Jérémie : « Est-ce l’ardeur

de son génie qui à rendu quelquefois [celui-là] moins attentif à la rigueur de la règle ? » et celui-ci n'a-t-il pas employé, Üans un chapitre de ses Lamentations, un style plus relevé « que ne le permettent, dans une si grande affliction, les règles établies » ?

. On conçoit done sans peine que Renan aït pu condamner cette rhétorique, en 1848-1849, au nom d’une esthétique influencée par Cousin et Herder. Mais on aurait grand tort de supposer la même sévérité au séminariste, quand il ouvrit les Lecons pour la première fois Non qu'il fût alors réconcilié avec le souvenir de M. Duchesne, son maître de Saint-Nicolas. Seulement Lowth lui fit une tout autre impression que ce déclamateur. Et l’on ne Uoit pas en être trop surpris.

On n'ignore pas, en effet, le prestige que la science avait à ses veux. Or le professeur d'Oxford se présente, dans son ouvrage, comme un hébraïsant consommé, si curieux et si probe qu'il à consulté des manuscrits à Rome et à Dresde, et assez habile pour traduire en hébreu, d'après le texte grec de l'Ecclésiastique, la prosopopée de la Sagesse. Un tel homme ne saurait être assimilé à l’un de ces pédants, dont il a, du reste, pris soin de se distinguer lui-même. Il faut croire que ses Leçons, malgré l'apparence, s’inspirent d'un esprit nouveau, puisqu'il y critique ces formulaires de rhétorique dont la nomenclature « presque infinie » est aussi prétentieuse qu'inutile. Et il ne témoivne pas plus de bienveillance aux grammairiens. Rencontrent-ils un fait rendu

(60) Leçons, II, 32-33, 288.

par le futur, ils « remarquent la difficulté, mais ils ne tentent pas de l'expliquer, sans vouloir cependant avouer leur ignorance ; ils cherchent à nous faire illusion à l’aide d'un mot, ayant toujours à leurs ordres je ne sais quelle énallage, où changement de temps, pour ne pas rester sans réponse aux questions qu'on leur adresse.» (61). Ils ne sont pas mieux avisés quand ils se mêlent de corriger une construction poétique, belle justement par son irrégularité. Et Lowth de tourner en ridicuie le «grammairien officieux » qui se porte au secours du poëte embarrassé dans sa marche, en mettant à son service « l'exactitude minutieuse particulière à sa profession »; il rétablit l'ordre naturel, et tout l'éclat du passage s'évanouilt.

Qu'on ne s'y trompe pas, cette attitude, non proprement de révolutionnaire, mais plutôt de frondeur, était bien faite pour plaire à Renan. Il tiut être gagné aussi par des qualités plus sérieuses. Si Lowth parle si librement des autres, c'est qu’il à confiance en ses propres forces. Appliqué à l'anatomie d'une littérature non classique, il sent la nécessité, le mérite des initiatives. Ces règles dont on l'a cru le gardien sourcilleux, il en est, plus d’une fois, le premier auteur ; c’est lui qui les a dégagées peu à peu, grâce à la « sagacité singulière » qui lui découvrait « des rapports entre des objets entièrement dissemblables aux yeux d'un observateur ordinaire » (Sicard). Et il sent si bien la granleur de la tâche, qu'il abandonne à autrui, sur quelques points, la joie et le profit du travail; promettant, par exemple, « une moisson abondante » à qui étudierait le style propre à chacun des écrivains sacrés. Tant il est convaincu de ce principe, que «dans [la quête] de la vérité, l'homme veut qu'on lui laisse quelque chose à faire » ! Ce n'est pas là, on l’avouera, le langage d'un partisan de la méthode d'autorité : «La science, dit-il encore, n'a pas de fruits plus agréables que ceux qu'{on] a pu cueillir par [soi-même] » (62). Où l'on croyait avoir affaire à un régent, on rencontre un excitateur.

Et cette ardeur est Wautant plus communicative, qu'elle est attisée par une intense admiration. La poésie hébraïque, si elle surprend parfois, le plus souvent ravit ; surtout qu'il est loisible d'en rapprocher les chefs-d'œuvre du génie profane. Que «de beautés à détailler » ! Quel « plaisir » en perspective ! Le goût de Lowth a pu faillir, el même son intelligence ; son enthousiasme, jamais. Un demi-siècle avant Chateaubriand, la « critique des beautés » est iei pratiquée.

Mais ne l'est-elle pas sous une forme un peu niaise? A ce danger, l'esprit du XVIII siècle a obvié dans une grande mesure, fondant l’esthétique sur une psychologie empiriste, elle-même reliée à une morale optimiste. La nature, selon le professeur d'Oxford, est notre bienfaitrice. Elle nous à ménagé la poésie comme une halte dans notre recherche de la vérité abstraite, comme un adjuvant à ce désir de gloire qui

(61) Ib., I, 290.

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